« À la guerre, je dis oui » : we need to talk about Sergueï Bondartchouk’s War and Peace

© Guerre et Paix (1966) – Sergueï Bondartchouk

Je viens de visionner un monument du cinéma soviétique : l’adaptation de Guerre et Paix par Sergueï Bondartchouk. Ayant absolument adoré le roman de Tolstoï dans sa version de 1868-1869, je me devais de partager avec vous ces réflexions.

Le film attire souvent l’attention des cinéphiles, car il dure un peu plus de sept heures : il fait partie de ces œuvres monumentales du cinéma que l’on doit voir et pour lesquelles on s’attend à traverser une épreuve. Pourtant, au contraire de Sátántangó, film imposant sans concession à son spectateur le plan séquence où il ne se passe rien, j’ai trouvé Guerre et paix très aisé à regarder. Cela m’a étonnée : je m’attendais à une œuvre plus difficile d’approche, plus rêche, plus intellectualisante, proche de ce à quoi m’ont habituée les réalisateurs soviétiques que j’affectionne. Je rappelle que ce film est celui qui a le plus coûté à l’URSS et qu’il devait marcher : Bondartchouk nous propose donc une œuvre somme, concurrençant les productions du cinéma hollywoodien. Il se réapproprie l’œuvre de Tolstoï spoliée par King Vidor et construit un hommage à la force du peuple russe.

© Guerre et Paix (1966) – Sergueï Bondartchouk
 

Le film est divisé en quatre parties centrées autour des personnages principaux, ce qui permet à Boudartchouk de suivre exactement la progression du roman :

  • I – Andréï Bolkonski
  • II – Natacha Rostova
  • III – 1812
  • IV – Pierre Bezoukhov

Ce choix de construction prouve qu’il s’agit d’une œuvre patrimoniale, mettant en avant les trois personnages culte du roman. Le film loue son souffle épique et sa narration romantique, faite de jeux de miroir manichéens et extrêmement romanesques. Grande force du film, Pierre Bezoukhov est joué par Bondartchouk lui-même, qui en propose une interprétation convaincante. Parallèlement, j’ai trouvé que Lioudmila Savelieva incarnait parfaitement Natacha Rostova.

© Guerre et Paix (1966) – Sergueï Bondartchouk

J’ai adoré le film pour la qualité de sa facture : l’image est belle, les techniques cinématographiques sont variées, les acteurs sont bons. Pourtant, je pense que les plus grands amateurs du roman auront de quoi être un peu déçus. Comme je l’ai dit, Bondartchouk suit strictement la chronologie de Guerre et paix et privilégie le destin des personnages principaux, Andréï, Natacha et Pierre, car ce sont des personnages culte, possédant une aura populaire. Ce choix permet peut-être de faire tenir toute la narration en un film ; mais quitte à le concevoir comme une série, je pense qu’il aurait conserver ce qui a fait de Guerre et Paix un roman d’une profondeur vertigineuse.

À mon sens, deux éléments très importants disparaissent :

✯ la vie intérieure de Maria, la sœur d’Andréï, femme laide devant composer avec son besoin viscéral d’être aimée. J’ai été extrêmement touchée par l’arc de ce personnage en lisant le roman. D’abord présentée comme une grenouille de bénitier, Maria atteint rapidement à la profondeur des femmes blessées par les exigences de la bonne société, dont tous les ressorts servent à satisfaire les hommes. On comprend très vite qu’elle se réfugie dans la religion pour trouver un sens à sa vie monacale imposée. Maltraitée par son père, elle assiste à la mort en couches de sa belle-sœur Liza et élève son neveu comme le ferait une mère, par dévouement total pour son frère Andréï, qu’elle aime plus profondément que ne pourra jamais le faire Natacha. À la mort de son père, elle prend la tête du domaine de Lissi Gori et fait face aux contestations de ses paysans. Elle épouse finalement Nicolas, le frère de Natacha, seul homme du monde à avoir compris sa profondeur d’âme, et jouit de son mariage en sachant très bien que leurs deux sexes se côtoieront toujours dans une sorte de parallèle indépassable. Ce personnage incarne des réflexions chères à Tolstoï : celles du rapport à Dieu, de l’alliance entre le maître et le peuple, des différences irréconciliables entre les deux sexes. Sa profondeur n’a d’égal que la superficialité de Natacha. Nous ne voyons rien de tout cela dans le film : Maria devient une sorte de personnage secondaire qui s’efface devant la relation Natacha-Andreï. Je trouve cela très dommage, car elle dessinait un contrepoint intéressant au personnage de Natacha, dont la personnalité à la fois attachante et irritante est questionnée tout au long du roman. Leur construction en miroir saute d’ailleurs aux yeux lorsqu’elles se retrouvent toutes deux au chevet d’Andreï, ou quand, dans l’épilogue, Maria contemple son mariage avec lucidité alors que Natacha s’abandonne dans une union qui la réduit à sa fonction reproductrice.

✯ les crises mystiques d’Andréï et de Pierre. Les réflexions sur le sens de la vie sont présentes, mais tellement épurées qu’on ne comprend pas à quel point il s’agit de crises profondes, existentielles. Le délire franc-maçon de Pierre est presque entièrement élidé et les angoisses d’Andréï sont fortement adoucies, alors qu’il s’agit de passages très importants du roman. Ces derniers permettaient de faire le lien entre le monde de la « Guerre » et celui de la « Paix » lors des transitions entre les parties. Tolstoï s’en servait aussi pour approfondir sa réflexion historique, que Bondartchouk a heureusement conservée. Dans la version de 1873 de Guerre et Paix, les passages réflexifs sur l’Histoire ont été retirés, car le public de Tolstoï avait surtout apprécié l’intrigue mondaine. Dans une même veine, Bondartchouk estompe les réflexions spirituelles. Tout cela est un peu dommage, mais va dans le sens d’un film conçu pour être apprécié du grand public.

© Guerre et Paix (1966) – Sergueï Bondartchouk

Je ne parlerai pas vraiment des scènes mondaines (notamment de celles qui concernent le personnage de Natacha). Le réalisateur utilise toutes les techniques à sa disposition pour rendre ces scènes modernes, bien que le résultat reste assez classique. Ainsi, la caméra se faufile en coulisse de la grande scène de bal, nous emportant parmi les spectateurs, après une série de plans rapprochés montrant la détresse d’une Natacha attendant d’être « choisie ». On suit ainsi les émotions du personnage dans un déplacement dramatique à souhait, exactement comme chez Tolstoï. Quelques scènes sont marquantes et collent parfaitement aux descriptions qui en sont données dans le roman : la mort du vieux Bezoukhov, la scène entre Boris et Natacha dans le jardin d’hiver des Rostov, le bal où Natacha danse avec Andréï, l’épisode de la chasse au loup à Otradnoié et la danse de Natacha dans le chalet.

La grande réussite du film réside pour moi dans deux épisodes de guerre : la prise de Moscou et la bataille de Borodino, à laquelle la troisième partie est presque entièrement consacrée.

Pour la prise de Moscou, Bondartchouk s’est certainement inspiré de tableaux représentant cet épisode. Il reste aussi très fidèle à la description qui en est faite dans le roman. Je ne sais dans quelles conditions l’incendie a été tourné, mais le résultat est assez impressionnant.

Ivan Aivazovsky, L’incendie de Moscou en 1812, 1851.

Avant cela, une heure de film est consacrée à la reconstitution de la bataille de Borodino. Pour immerger totalement son spectateur dans le combat, Bondartchouk a fait appel à un nombre grand nombre de figurants : 120 000, parmi lesquels des soldats de l’Armée Rouge. La représentation de la bataille est extrêmement réaliste : le chaos de la guerre envahit l’espace, la caméra suivant par moment l’errance de Pierre Bezoukhouv au milieu de la bataille, ce qui n’est pas sans rappeler certains textes de Claude Simon. Comme le fait Tolstoï dans son roman, Bondartchouk questionne ici la portée de cette bataille historique : savait-on au moins où se situaient les troupes ennemies ? Koutouzov doit-il être considéré comme un général perdu ou comme un génie, puisqu’à l’issue de la bataille, Napoléon a cru possible la prise de Moscou qui entraînera sa perte ? Finalement, qui furent les vrais gagnants de Borodino ?

© Guerre et Paix (1966) – Sergueï Bondartchouk

La bataille commence par l’arrivée de Bezoukhov, innocent au milieu de la violence humaine, et par la bénédiction de l’armée russe. Dans cette scène d’une grande beauté, le souffle épique prend son ampleur dans le chant à la Vierge. Juste après, la scène d’adieu entre Andréï et Pierre nous laisse présager la violence du combat et souligne la différence irréconciliable entre ceux qui connaissent le feu et les autres.

© Guerre et Paix (1966) – Sergueï Bondartchouk

On assiste ensuite aux premières scènes d’affrontement : les bombardement envahissent le champ de bataille tandis que les cavalcades effrénées brisent la verticalité des fumerolles. Le fondu enchaîné permet parfois de lier un plan à l’autre, et la caméra se déplace lentement, horizontalement ou verticalement, pour fixer un plan large, avec une grande profondeur de champ, alors que fantassins et cavaliers progressent plus ou moins frénétiquement.

© Guerre et Paix (1966) – Sergueï Bondartchouk

Peu après, la caméra quitte le plan d’ensemble pour se fixer sur l’infanterie et les canonniers, qui, couverts de boue et de sang, tirent aléatoirement. Andréï, chargé de tenir une position de réserve, assiste à la destruction progressive de son contingent. Il est ensuite blessé, et la caméra entraîne notre regard hors champ de bataille, dans la nature splendide de la steppe.

© Guerre et Paix (1966) – Sergueï Bondartchouk

Un plan magnifique nous montre ensuite les explosions vues du ciel. La bataille s’achève sur des plans d’ensemble reprenant ceux du début (charge, tirs de canon) et sur la même alternance Napoléon- Koutouzov, à cette différence près que de nombreux cadavres jonchent maintenant le sol. Napoléon, très bien joué par Vladislav Strjeltchik, est montré comme un être torturé.

La réussite du film réside à mon sens dans la représentation de cette bataille. C’est là que Bondartchouk saisit le mieux la complexité du roman de Tolstoï qui, pour être romanesque, n’en reste pas moins extrêmement métaphysique.

© Guerre et Paix (1966) – Sergueï Bondartchouk

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