Radiguet mon amour

Il m’est difficile d’expliquer comment j’en suis arrivée à aimer Radiguet, cet auteur qu’on ne lit plus. Je me souviens à quel point la lecture du Diable au corps avait touché mes élèves de Première, qui avaient tout de suite perçu les enjeux éthiques soulevés par l’œuvre. Aujourd’hui, à l’heure où certains intellectuels se servent de la littérature pour justifier leurs actes violents dans la sphère intime, prennent pour modèle de vie Palamède de Charlus, Frédéric Moreau ou Verlaine, je me méfie de la façon dont on interprétera cet article. Mais j’aime profondément Radiguet ; et si je pouvais vous faire partager un peu des premiers émois qui nous étreignirent, lui et moi, j’en serai assez heureuse.

Je n’avais jamais entendu son nom avant mes études supérieures. Comme le cardinal de Retz, Radiguet faisait partie d’une littérature à laquelle je n’avais pas accès depuis ma condition modeste, dont les limites s’arrêtaient à René Char.

Je ne me souviens plus du moment exact où j’ai découvert l’existence du Diable au corps. Je me rappelle seulement à quel point mon esprit s’est mis à rêver en lisant ce titre. Je l’ai trouvé épais, brûlant et généreux comme l’histoire que le roman prévoyait de raconter. J’étais adolescente et moi aussi, j’avais « le diable au corps ». Je brûlais de désirs, d’ambition ; je voulais accéder à cet espace où le Bien et le Mal se confondent, et que j’assimilais à la fois à une forme narcissique de l’amour et à l’absolu.

Je suis entrée dans cette œuvre étrangement, dans un espace ni spontané, ni intime : j’ai lu ce livre à haute voix, avec une autre personne. Durant la lecture, j’ai haï les personnages, détesté l’indifférence du narrateur, conspué et plaint la bêtise de Marthe. Mais j’ai apprécié ce qui venait à moi en-deçà d’eux, ce qui, pour ainsi dire, planait au-dessus d’eux, surnageait : l’affront fait à une société étouffante. Je crois que j’ai apprécié aussi leur finesse psychologique, étonnante, car le roman était écrit simplement. Je n’avais encore jamais lu d’histoire d’amour mettant en scène deux protagonistes jeunes, immatures, qui pensent s’aimer mais ne se comprennent pas, qui n’ôtent pas leurs masques et se télescopent.

Avoir le diable au corps : être méchant, être furieux.  Dans mon cœur de grande enfant résonnait cette furor, cette impossibilité à se contenir. On ne peut pas lire Le Diable au corps sans interroger l’aspect moral de l’histoire, mais j’ai vécu sa découverte sur le plan physique. C’était la première fois que je ressentais un roman physiquement. Quels sont les romans dont vous avez perçu le génie physiquement ?

Une dizaine d’années plus tard, je me suis pris une deuxième claque en lisant Le Bal du comte d’Orgel. Pourtant, dès les premières pages, impression d’être déçue : un roman mondain comme l’annonce le titre, genre que je n’arrive pas à apprécier. Mais au fil de la lecture, Radiguet a pulvérisé mes réticences. Ce roman est drôle et grave à la fois ; l’intrigue avance lentement, mais elle est taillée sèchement. Elle nous fait oublier ce que l’on pouvait trouver d’enrubanné dans Proust, d’insipide dans l’Aurélien d’Aragon. C’est un vrai roman de jeunesse, qui a les qualités de ses défauts : approfondissement psychologique permis par le piétinement de l’intrigue, personnages sublimes sous leur aspect clinquant, génie moraliste surgissant d’une fresque attendue de la société Belle Époque. La fin est incroyablement frappante. Radiguet a réussi à moderniser une intrigue à la Clèves, à montrer qu’à son époque, l’homme n’était toujours pas sorti de son XVIIe siècle.

Alors, que vous dire ? Lisez Radiguet. Vous pouvez vous demander de quelle histoire sordide vous avez été le narrateur, de quel triste roman vous avez été la Marthe, si vous avez autant de détachement qu’Anne d’Orgel ou si vous connaissez une jeune mariée aussi naïve que Mahaut Grimoard. Mais appréciez surtout ce qui se dégage de l’œuvre, ce regard incisif et ce désir de vivre qui sue à travers les pages.

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