Chemin

Qui es-tu et qui sommes-nous ? Quand je t’ai rencontré il y a longtemps, tu écrivais des poèmes sur des feuillets épars, dans les marges de tes cours, dans de petits carnets. Tu me disais que tu ne savais pas où le monde menait, que tu te réjouissais du chaos, alors je décidai de te suivre.

Nous habitions des appartements trop petits, des cages étroites que nous transformions en refuges. Nous étions deux enfants encore.

Un jour dans une chambre d’internat, tu me tendais un carnet et je lisais :

Partage de la nuit

Je dors sur mes larmes

Avec toi                    Nelly Sachs

Et puis :

Dans les plaines, une rumeur me guette –tuons le père, brûlons maisons et cimetières !- Mais l’eau coule avec la même indifférence.

Alors je tombai amoureuse de ton cœur épris du poème.

Plus tard nous passions notre vie dans des trains, naviguant d’une ville à l’autre. Je ne sais ce que nous avons laissé de nous dans tous les lieux que nous avons parcourus. Je me souviens avoir vraiment vécu avec toi près des mers.

Je marchai dans les rues vides comme on marche dans les ruines d’Ostie ou de Mycènes. Les immeubles semblaient échoués sur les rivages du temps. Je revins vers la mer comme on revient vers la demeure de son enfance. Je demandai à l’écume : « La mer a-t-elle une fin ? » Alors elle me murmura de me taire.

Quand nous habitions dans cette ville des Yvelines, le temps s’étirait et déchirait le soleil qui se couchait en bas de notre rue. Nous nous étendions sur le divan ou le parquet, et notre regard se perdait sur les moulures du plafond ou du linteau de cheminée. Le bonheur était plein, lisse. Il n’y avait que notre vérité.

Mon cœur est noir

empli des cendres de demain

Je ne connais pas de désirs

seulement des rêves

L’amour est un soleil tranquille

mon cœur est noir brillant

Un fleuve s’écoule en moi

de charbon et d’ardeur

Les rêves emplis de couleurs

m’arrachent un soupir de silence

Ah ! pas de barrage dans mes veines

le fleuve de sang s’écoule en rêvant

Mon sang est noir comme l’amour

tout est nuit tout est rêve tout est silence

Je me souviens aussi d’un parc de la banlieue sud de Paris. Nous sortions le soir et nous nous promenions sans un mot. Toutes les nuits paraissaient claires là-bas. Nous habitions près d’une rue infinie qui traversait plusieurs agglomérations sans se tordre. Ce soir je pense à cette rue, à ce parc et je revois la douceur de cette ville étendue aux pieds du RER.

la nuit banlieue à l’extrême

passe comme un occident de désir

parc paranoïde où les ombres

se disputent les brins d’herbe

violet couleur sans saison

néons sans fin qui s’éteignent

venez mes amis venez

dans ma maison qui brûle

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