Bribes du 22 novembre 2023

Quand les jours ne se prêtent pas à des phases d’écriture longues, ni même à de simples temps de réflexion qui permettraient de décanter la moindre idée ou la moindre image, j’aligne les mots, avec une sorte de rage, mais un rage positive, sans une once de mauvais sentiment. L’autre jour, par exemple, je les jetai entre guillemets, comme pour les exorciser :

« matraquer »

« chokbar »

« vingt-neuf ans »

« énumération »

« social »

« terrorisme »

« luire »

« sonore »

« Rhône »

« non événement »

« manager »

« guillemets »

« paradoxal »

« urbain »

« professionnel »

« hymne »

« burlesque »

« antithèse »

« bonsoir »

« tension »

« succès »

« exil »

« vérité »

« lacune »

« rien »

« firmament »

« philosophe »

« technique »

« gagner »

« esprit »

« humain »

« avant-garde »

« art »

« série »

« ah »

Des mots entendus, dans les couloirs du collège ou pendant un de mes cours, ou lus dans l’actualité, ou qui me trottent dans l’esprit depuis des jours, des mois ou des années. Parfois je me dis qu’il faudrait que j’en fasse l’analyse, que je me demande d’où vient chacun. C’est ce que préconisent certains psychanalystes et certains promoteurs de la « méditation en pleine conscience ». Comme j’ai mes distances envers ces deux pratiques, le dépôt de ces mots dans mes cahiers reste à l’état de jet. En vérité, ce sont plutôt les sonorités et les traits esthétiques qu’on pourrait (ou pas) tirer du mot qui m’intéressent. C’est ainsi que, vers quinze ans, j’ai commencé à « écrire » : je jetais des mots dans les marges de mes cahiers de cours. Quelques-uns que j’affectionnais particulièrement, dans cette période un peu pseudo-romantique : « maelstrom », « zéphyr », « amplitude », « liberté », « ivresse »… Désormais le vocabulaire jeté a changé, car je ne suis plus dans cette dynamique de jeune pseudo-poète à la recherche de « l’Idéal », -mais, à dire vrai, je suis probablement encore un crypto-romantique.

La plupart du temps, je ne mets pas les mots entre guillemets, et jette là aussi des expressions, injonctions, sans qu’elles me soient propres, par simple besoin de les objectiver. L’autre jour, dans un autre cahier :

La fatigue perle, etc.

Le problème de la langue, sa matérialité.

Toujours le rêve de changer du tout au tout.

L’échec de l’Université.

Faire de la place sur la table.

Ne plus parler pour ne rien dire.

La maîtrise.

Pourquoi la mélancolie ?

Plus sûr, plus efficace.

Quelque part entre la rhétorique et les éclairs.

Dire vraiment.

Technocritique.

Embrouillé par les erreurs, j’en perds mes mots.

Ne pas se délasser.

La lutte toujours recommencée -lutter mieux.

Je crois qu’à l’origine, je cherchais à mimer le flux constant d’informations qui nous arrive dans cette époque frénétique. J’avais, là aussi, une ambition de forme un peu ambitieuse, beaucoup trop même, par rapport à la réalité de mes productions. Désormais je ne fais plus que jeter, sans me poser de questions concernant des compositions futures. Cela m’a libéré. Errer parmi des mots est déjà quelque chose.

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