Un été avec Hokusai (4)
Nelson Goodman mentionne à plusieurs reprises le fait que nous ne savons pas regarder les œuvres. On ne sait en vérité pas grand-chose de ce que « nous dit » l’art, de ce pourquoi nous allons dans les musées, regardons des reproductions, les considérons comme des éléments essentiels de notre culture, voire de notre vie. Il note avec ironie que le musée moderne est plus une instance de divertissement que de culture : les gens vont au Louvre parce que les guides touristiques disent qu’il faut aller au Louvre. La moyenne de temps devant un tableau est ridiculement basse, n’incluant aucunement la moindre attention soutenue, donc le moindre intérêt pour les questions artistiques. L’un des concepts que le philosophe américain souhaite battre en brèche est celui de beauté. On dit « c’est beau », et on passe à autre chose, sans avoir dit grand-chose. La plupart des œuvres contemporaines ne visent d’ailleurs pas à la beauté, et ne sauraient donc être comprises sous ce concept déjà très vague pour caractériser les tableaux anciens. A sa première note ironique, il en ajoute une deuxième : le moment le plus culturel, artistique, que l’on vivra dans un musée, ce sera dans la librairie dudit musée, lorsque nous achèterons un livre contenant une ou plusieurs œuvres appréciées trop rapidement dans les salles, que nous pourrons alors contempler tout notre soûl, peut-être même comprendre. Car les œuvres anciennes, par exemple les estampes de Katsushika Hokusai qui m’occupent depuis quelques jours, n’ont pas été faites pour se trouver dans des musées : elles ont été faites pour des collectionneurs particuliers, qui les conservaient chez eux et pouvaient les observer pendant des heures. Regarder une estampe nécessite de se mettre dans cette position du collectionneur, avec la différence que nous ne possédons pas l’original, mais une reproduction. [Les remarques de Neslon Goodman, que je schématisme -ma lecture de ce philosophe est récente et sans recherches secondaires-, se trouvent entre autres dans la conférence « La fin du musée », qu’on peut retrouver dans l’ouvrage L’art en théorie et en action.]

« Le pin-coussin à Aoyama » est la sixième des Trente-six vues du Mont Fuji. Elle s’inscrit chromatiquement dans la suite des deux précédentes, avec le jaune qui la parsème (bas à droite, bas à gauche, milieu à gauche). Elle introduit une variation concernant la perspective de la montagne : le Fuji y est beaucoup imposant, bien que beaucoup moins effrayant que dans la deuxième et la troisième estampe. Cette fois-ci, c’est la construction humaine (en bas à gauche), qui semble reposer sereinement à son pied. A l’inverse de l’estampe précédente, c’est l’élément humain qui paraît un décor apaisant, et la montagne qui constitue l’objet du dessin. Le travail de la perspective rapproche les éléments, alors même que leur distance est immense. Le « pin-coussin », qui donne son titre à l’estampe, est ce massif à droite : un massif de pins formant comme un coussin. Toujours à droite, on aperçoit des pèlerins qui déjeunent en chemin. (J’apprends par la page que la BNF consacre à cette estampe que cette vue se situe dans les jardins du temple zen Ryûganji à Edo.) Un des pèlerins désigne la montagne ; par sa couleur blanche au sommet, on oublie presque qu’il s’agit d’un volcan. Un jeu ironique se fait sur la perspective puisque, si vous regardez bien à gauche, vous verrez des jambes d’un personnage qui ramasse des aiguilles (aiguilles utilisées pour faire des coussins, ce qui motive une deuxième fois le titre), si bien que ces pins sont en vérité assez petits.
Une scène apparemment paisible, reprenant les topoï essentiels de l’ukiyo-e : activités humaines au sein d’un paysage immense, cohabitation des constructions humaines et des « constructions » naturelles, passages des êtres humains en pèlerins sur cette terre. Un plus exalté que moi ferait un lien entre l’activité du temple zen et l’activité du regard sur l’estampe : une contemplation désintéressée et sans jugement du caractère périssable du monde. Prendre le temps de regarder une estampe qui nous rappelle le passage du temps, voilà peut-être la boucle voulue par l’artiste : mais on n’a alors pas besoin d’apprendre que l’on doit laisser passer le temps sans en ressentir de tristesse, car c’est déjà ce que nous avons fait en regardant l’estampe.
J’apprécie beaucoup votre série sur les estampes de Hokusai. On en ressort l’esprit rempli de choses nouvelles.
Merci beaucoup ^^
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« un massif de pins formant comme un coussin »
En fait, si l’estampe se nomme le pin-coussin, c’est qu’il n’y en a qu’un seul et vous faites erreur en écrivant « si bien que ces pins sont en vérité assez petits ».
Ce qu’on voit à côté des jambes du cueilleur d’aiguilles, ce sont les supports en bois que l’on peut observer au Japon pour soutenir les branches d’arbres qui se développent à l’horizontale sans pouvoir se soutenir naturellement (j’en trouve des exemples sous: https://www.alamyimages.fr/photos-images/tree-support-japan.html?sortBy=relevant)
Je vais quand même aller voir les autres articles sur Hokusai car ce n’est qu’un détail que je relève.
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Je découvre votre blog et compte bien y retourner. J’aime cette idée de passer du temps devant un seul tableau.
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Je vais souvent au musée des Beaux-Arts de Rouen (l’accès aux collections permanentes est gratuit). Ca me permet de voir et revoir mes tableaux préférés, et de porter un regard différent sur eux à chaque fois.
On a même un des deux exemplaires de la Flagellation du Christ du Caravage (clin d’oeil à « été morcelé : raconter ses vacances »).
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