Couverture de livre. Grise. Pierre Vinclair. La forme du reste. En bas : un L, logo des éditions Lurlure.

Pierre Vinclair, « La Forme du reste »

Plaisir de recevoir un livre offert. On ouvre la boîte aux lettres, petit effet de surprise, ouvre le colis, regarde la couverture, comprend, est content. Je me remémore ce type de scène ; ce doit être le cinquième livre ainsi reçu. (Cette évocation permet un salut à Paul Lambda.) L’ouvrage est doux, agréablement édité, par les discrètes et sympathiques éditions Lurlure. L’élément le plus marquant à l’entrée du livre est sa bipartition : poèmes de sept distiques dans une première partie, textes protéiformes dans une deuxième. Plusieurs textes du deuxième mouvement avaient paru sur le blog de l’auteur, d’autres dans la revue Catastrophes, que je suivais régulièrement ; je les retrouve ici dans un nouveau dispositif ; forcément, j’entre dans l’ouvrage avec facilité. Peut-être y a-t-il dans mon attrait pour le livre une part de plaisir des happy few ? Ce serait déjà quelque chose : en poésie contemporaine, on est peu, et rarement joyeux. Il faut saisir les plaisirs. Offrir, ouvrir, lire.

On peut jouer sur les mots. On a envie de jouer au khâgneux. Du reste, la forme. Qu’est-ce qui de nous restera ? (Le motif de la mort apparaît à quelques reprises au début, mais revient surtout avec force dans l’apologue rapporté de Radu Vancu sur Miklós Radnóti (pages 164-166)). Si je devais écrire un article universitaire : « Le thème du footing comme symbole dans l’œuvre de Pierre Vinclair : un art poétique pour rester en forme. » Paysages, tableaux, musiques, discussions. Avant qu’on se pose des questions théoriques, de type : comment mettre la prose du monde en poème ?, c’est l’aspect de journal intellectuel qui frappe. Vinclair est coutumier du fait, il a bien écrit une Vie du poème, qu’on pourrait qualifier d’autobiographie intellectuelle. (C’est plus complexe, il renierait sans doute ce terme : les textes consacrés à You de Ron Silliman, et particulièrement une remarque de la page 126, le confirment. Mais on va dire que c’est cela, en plus du reste). Il n’y a pas que la poésie.

A ce stade de ce qui ressemble à une critique, terme que j’ai toujours trouvé impropre mais qu’on utilise par habitude, comme tout le reste, je me rends compte que ceci sera peut-être difficile à lire pour un lecteur lambda. C’est une question habituelle sur ce blog : quelles stratégies mettre en place pour inviter les lecteurs à la poésie contemporaine ? On voudrait tenir des discours simples, on l’a d’ailleurs déjà fait, mais les réflexions sur la langue (et la parole et la coupe et la syntaxe et la référentialité et la valeur de tout cela) invitent à réfléchir soi-même sur la langue : une critique plate serait traîtresse. C’est pourquoi il m’est apparu comme une évidence de composer les paragraphes sous forme de « marigots », c’est-à-dire des paragraphes de 1000 caractères, espaces compris. Forme créée par Pierre Vinclair, dans un usage différent de celui-ci. A ma maigre place, j’essaie aussi de travailler. Cela complexifie. Tout bon livre de poésie est un appel au travail poétique.

Page 101, la poésie geste ouvrier. Souvenir de Malherbe, l’idée du poète artisan comme un autre. Vinclair comme Malherbe léger. (Malherbe aussi était léger, mais on l’a oublié, d’abord parce qu’on ne le lit plus, mais aussi à cause de l’ombre de Boileau qui, lui, était rasoir.) Sautant syncopant d’une idée à l’autre, je dirais que Vinclair cherche un « sérieux léger », tentative qui m’est chère. (Il y parvient, ce qui n’est pas simple : nous autres allons soit trop dans l’humour, soit trop dans le désespoir. Tout nous incite à verser dans le clinquant.) L’œuvre vinclairienne est peut-être difficile d’entrée pour quelqu’un peu versé dans la poésie contemporaine, mais on la comprend déjà d’une manière quand on voit ce qu’il cherche à éviter : les clichés, les habitudes. Raconter un voyage sans faire de la littérature de voyage. Faire un sonnet qui soit et ne soit pas un sonnet. Construire un art poétique qui soit et ne soit pas un art poétique. Rester ouvert en étant ferme. Chaos formel.

En philosophie et en poésie, je préfère les sceptiques. Formuler une bonne question vaut mille fois plus qu’apporter mille réponses toutes faites. Les sceptiques ont néanmoins certaines opinions arrêtées, ou du moins exprimées, à un moment de leurs œuvres, de manière arrêtée. Un bon livre de poésie ou de philosophie est un « arrêt sur pensée ». La pensée s’arrête un instant parce qu’elle veut sortir d’elle-même : effleurer les objets, saisir le disparate, théoriser sans abstraction. Sur le grande mer du langage, tel le skipper près du cap de Bonne-Espérance, on multiplie les empannages. Des notes sur un ouvrage déçoivent régulièrement. Je fais quelque chose que Vinclair autorise dans certains passages : on lit un livre de poésie par appel pour un travail poétique personnel. Même comme simple « lecteur éclairé », sans écriture qui suivrait : on retient ce qui intègre nos réflexions. Ce n’est donc pas une critique claire, j’en suis désolé, ou pas. Mais c’est un bon livre. Je suis formel.

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