Les fins d’année sont propices aux statistiques. Un nombre en devient un autre, on peut classer son petit monde, et on a l’impression d’avoir clarifié quelque chose. En vérité, plus on creuse et multiplie les statistiques, plus on s’aperçoit qu’elles ne veulent rien dire, -« on fait dire aux chiffres ce qu’on veut », a l’habitude de dire mon père, qui fut comptable entre autres choses. Sans doute est-ce une des raisons qui, à quinze ans, m’ont poussé à faire un bac autour des sciences économiques et sociales plutôt qu’autour de la littérature : les statistiques me donnaient un vertige métaphysique aussi puissant, si ce n’est plus, que la poésie et la philosophie. Hypothèse subsidiaire : c’est aussi ce vertige qui me poussait à la politique, -ou la politique qui me poussait vers ce vertige ? Poésie, philosophie, politique : les trois p, prout-prout-prout. Mais en voilà assez.
La lecture du Journal de Virginia Woolf m’incite à pousser ce vice des statistiques. Peu d’œuvres m’auront aussi profondément marqué. Parmi tant d’autres choses, il y a chez elle ce souci de la matérialité du métier d’écrivain : la plume, le lieu où l’on écrit, l’argent gagné pour tel article, le nombre d’ouvrages vendus, les articles sur ses œuvres dans les journaux. Je ne pouvais m’empêcher de penser à mes propres journaux, beaucoup plus éthérés, intellectualisants. Bien sûr l’intérêt de son journal est ailleurs : genèse littéraire ; vie culturelle du gratin intellectuel anglais des années 1920 ; la lutte contre la dépression nerveuse ; puis la longue descente, à partir de 1932 et de la publication des Vagues, jusqu’au suicide.
Si je devais réfléchir ainsi à la matérialité de mon travail, j’aurais finalement peu de choses à dire. Un article va se publier dans une revue, j’en parlerai plus tard. C’est ma seule publication institutionnelle prévue pour l’instant. J’avance sur un nouveau livre, ce pourquoi j’ai peu publié ces derniers temps ; je travaille autour de sonnets en prose consacrés à des lieux ; j’aimerais en écrire cent, puis il faudra que je retravaille la forme. J’ai toujours un double souci : la répétition (dès qu’un mot apparaît dans une phrase, il revient naturellement à plusieurs reprises) et l’absence d’unité (je peine à m’astreindre à une forme et un thème). Il y a aussi les dizains carrés ; j’en ai une trentaine, j’aimerais en atteindre une centaine, retravailler, et envoyer à éditeur. Cela fait deux projets simples, à forme fixe, rassurants.
Reste ce blog. Regardant les statistiques, je revenais aux incompréhensions dont je parlais dans le premier paragraphe. 17 000 vues dans l’année, qu’est-ce que cela signifie ? Presque personne ne mentionne ses statistiques aussi crûment, cela ne se fait pas, alors presque personne ne sait si ce qu’il produit est beaucoup lu, moyennement lu ou peu lu. Chacun fait mine, en bon romantique, de ne pas se soucier de cela : nous prétendons tous nager au-dessus des réalités matérielles et ne nous préoccuper que de beauté. (Ainsi Virginia Woolf cite-t-elle une phrase de Keats en ce sens, inverse d’une partie de ses propres préoccupations.) La vraie question serait : ai-je bien écrit ? ai-je progressé ? Je vois bien l’aspect pluriel, foutraque, de l’ensemble, mais j’ai tout de même avancé sur certaines formes (le centier, la laisse, la rêverie). Ce sont mes notes critiques qui sont trop relâchées : je les écris trop rapidement, en ne me penchant pas assez sur le cœur du livre. Je demeure sur des impressions, et cherche plus à encourager les gens à lire qu’à analyser les livres dont je parle.
A ce stade, deux projets m’attirent pour 2025. Le premier, une chronique du dimanche qui aurait la poésie pour enjeu. Quelque chose intitulé « Poésie du dimanche », si possible chaque fois centré sur un recueil contemporain. Cela m’obligerait à entrer plus profondément dans la matière de cette poésie, qu’il me semble, avec le recul, n’avoir fait qu’effleurer. La difficulté est liée à l’absence de critiques préalables : quand on lit des livres récents et peu lus (les livres de poésie contemporaine dépassent rarement les 2 000 exemplaires vendus), on marche sur terrain vague, sans point d’appui net. On risque donc des erreurs, d’autant plus dommageables que les auteurs des livres risquent de nous lire… Si j’écris une ânerie sur Virginia Woolf, elle ne m’écrira pas un commentaire acerbe ; en revanche, si je me trompe dramatiquement sur l’interprétation d’un contemporain ou d’une contemporaine, cela pourrait donner lieu à une situation déplaisante ; et je me suis disputé avec trop de gens en ligne comme cela, malgré un naturel bon enfant que tous mes amis hors internet connaissent… Il y a aussi le souci lié au fait de prêcher dans le désert : mes amis me reprochent déjà de tenir un blog incompréhensible pour le commun des mortels, -je risque d’aller encore plus dans les coins.
Un deuxième projet serait plutôt une sorte de journal, mais centré sur les « avancées » matérielles : quel livre ai-je lu, combien ai-je écrit, suis-je satisfait de mon travail ? Avec là aussi des difficultés : l’aspect égocentré ; se regarder écrire plutôt qu’écrire réellement.
Ceux qui me suivent savent que mes bifurcations (empannages, comme on dit sur le Vendée Globe) sont nombreuses. Je cherche à me discipliner. Commencé à écrire à quinze ans ; j’écris donc depuis quinze ans ; il me semble, désormais, avoir accumulé suffisamment de matériaux pour des centaines d’articles et des dizaines de livres. Reste à ne plus les rêver, mais à les écrire.
J’espère pouvoir lire bientôt les poésies du dimanche !
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