Poésie du dimanche (1) : Camille Ruiz, Perdre Claire.

Je découvre les écrits de Camille Ruiz très récemment, par l’intermédiaire de son blog, ses journaux comptant parmi les dix ou douze que j’apprécie particulièrement lire depuis que je me suis inséré dans la littérature numérique. Je ne me souviens plus si je l’ai découverte par l’intermédiaire d’un partage de Guillaume Vissac ou d’Arnaud Maïsetti ; leur nom étant présent au début, avec celui de C. Jeanney, puisqu’ils ont participé à la préparation éditoriale, issue de l’aventure publie.net. Qu’ils soient, en passant, salués et remerciés.

C’est un petit ouvrage d’une centaine de pages. Il se présente comme un « journal de deuil », les dates sont indiquées. Des photographies parsèment le livre ; elles illustrent parfois les lieux (Fès, page 52, illustre la scène de la page 51), parfois les sentiments (ainsi de Paris, janvier 2018, page 46, avec son corps recroquevillé). Certaines sont blanchies. Les sections sont composées par saison : d’abord les quatre saisons de l’année suivant la mort de Claire, puis quatre sections avec des poèmes plus espacés dans le temps (retour de l’automne / deuxième printemps / troisième automne / troisième printemps – claire et la montagne). Les poèmes sont en vers libres, sans majuscule ni ponctuation ; les longueurs de vers sont diverses, certains s’étendant jusqu’au verset ; ils épousent parfois la syntaxe, parfois la rompent, parfois sont rompus en leur cœur. Les poèmes sont adressés à Claire.

La voix singulière de Camille Ruiz me semble reposer sur deux options fondamentales : tout d’abord une charge lyrique entièrement portée par les sentiments personnels (plutôt que par les images, comme souvent dans les productions contemporaines), ensuite la constitution de scènes saillantes et vives, qu’on pourrait qualifier d’hypotyposes. Toute la poétique vise à rendre saillants les lieux, les moments vécus sans Claire qui font écho à des moments vécus avec Claire. Le vers libre sert habilement à la constitution des scènes, et se justifie par le prosaïsme : scènes de fêtes, rencontres dans des bars, vacances, etc. Il fallait se rapprocher de la prose, tout en gardant la structure poétique, pour réitérer ce problème fondamental : le deuil est un événement profond, tragique et bouleversant, mais les souvenirs sont toujours précis, de même que les actions opérées après la mort de l’amie. Le tragique de l’existence n’est pas distinct de la banalité de cette même existence.

Une scène parmi d’autres, prise à la page 17 :

il y avait l’insolence du soleil

sur les larmes et les joues de C.

la texture des pétales de roses

entre mes doigts avant de les laisser tomber

dans le caveau mon cœur s’est arrêté

quand j’ai lu ton nom et 1990-2017

ça m’a semblé tellement irréel

Claire une fois qu’on avait déposé toutes les fleurs on ne voyait plus

en dessous

la tombe

c’est à ça que ça sert

(quand c’était fini le soleil est passé derrière la montagne)

Pourquoi ai-je été saisi par cette scène, parmi tant d’autres ? Peut-être est-ce parce que mes souvenirs d’enterrement comptent parmi les plus profonds dans ma mémoire, et que ce furent deux enterrements, comme celui-ci, sous le soleil. Le texte m’a aussi frappé à la première lecture, parce qu’il semblait annoncer l’esthétique du reste du recueil, et mon intuition ne m’a finalement pas trompé : l’émotion qui transparaît au début, l’élément tactile sur les deux vers suivants, le lieu central de la tombe, puis une forme de chute (marquée par les vers plus courts, rendus plus marquants du fait d’un vers long qui les précède) avec une analyse à la fois mélancolique et désabusée : les fleurs, tout en honorant la morte, servent à ne plus voir la mort, mimant d’emblée la structure psychologique et sociale du deuil, qui sera mise en évidence dans le reste du livre. Finalement le soleil se couche, élément introduit entre parenthèses, avec un langage oral (« quand c’était fini ») qui crée une forme de litote : cela amoindrit le crépuscule, élément classique de la tristesse, tout en le rendant plus saillant.

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Des impressions de lecture et des analyses de forme passent nécessairement à côté de ce qui passe souvent pour l’essentiel : le mystère de la création. On n’en finit pas de se demander « quelles étaient les intentions de l’auteur », ce qu’on ne saura jamais, puisqu’on n’a jamais accès qu’à un texte. On risque donc des erreurs d’interprétation, du moins y a-t-il lieu à discussion. Aussi, je dirais ceci : j’ai voulu m’attarder sur des éléments qui m’ont particulièrement parlé, dans mon propre itinéraire de lecteur et de scripteur. Ici, c’est l’art de la scène qui m’a le plus parlé. Cet aspect photographique, presque théâtral à certains moments. Pourquoi cela m’a-t-il parlé ? Parce qu’une partie essentielle de la poésie contemporaine fonctionne par syncopes ; cela sera le cas, on le verra lors de la chronique prochaine, du Livre du large et du long de Laura Vazquez. Il y a chez Camille Ruiz une forme de douceur, une manière de prendre le temps pour montrer et raconter. On ne le trouve pas si souvent. C’est qu’elle montre, à chaque poème, la diffusion du deuil dans un moment. Le sentiment parcourt des instants de la vie personnelle et la vie sociale. Vie sociale, oui : une dernière singularité de son récit est d’insérer le deuil au sein d’une bande d’amis. Ce n’est plus le drame familial des Élégies étranglées d’Olivier Barbarant, le drame artistique de Quelque chose noir de Jacques Roubaud, mais le drame d’un groupe d’amis qui perd l’un de ses cœurs. Les rites du deuil font la trame narrative du recueil : rites qui donnent un rythme à ce deuil, entraînent mais aussi contiennent les émotions. La poésie apparaît finalement elle aussi comme un rite pour entraîner, rappeler et contenir la tristesse : on écrit parce qu’on est triste ; écrire structure la tristesse et la rend plus violente ; on écrit parce qu’on met à distance la tristesse ; finalement, on aime quelqu’un, on écrit ; le livre montre qu’on a aimé, qu’on a conservé un souvenir, -que, dans toute cette destinée absurde, on a fait un acte qui avait du sens.

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