Avancées (32) : 6 août 2025

Vendredi, je termine la traduction que je devais rendre pour ce lundi 4 août suivant. Anaïs la relit, tandis que je relis ses annotations sur les autres nouvelles de l’édition scolaire que nous préparons. La veille, nous avions signé le contrat : la nouvelle traduite ; l’édition annotée des six nouvelles ; la séquence pédagogique.

Ce même jour, je termine la lecture des Principes de la philosophie de René Descartes. J’ai fait une pause au milieu des Cavales d’Hervé Micolet, car j’avais besoin de laisser mes réflexions dessus maturer tranquillement. Je ne sais alors toujours pas ce que je vais pouvoir écrire dessus qui ne soit pas d’une banalité ou d’une certaine facilité d’impressionnisme critique. Il faudrait trouver un ou deux ou trois concepts à déployer. Si je reviens à Descartes, c’est d’abord pour une impulsion statistique : sur Babelio, je vois que j’ai lu très peu de philosophie jusqu’ici durant cette année. Cet opus-là, un de ces derniers, je l’avais lu presque en entier, mais par petits bouts, lors de ma deuxième khâgne. L’attrait pour Descartes, dans la tradition philosophique, en plus de l’évidente nouveauté du contenu et de sa rupture inaugurale avec la tradition, c’est que son corpus d’idées est assez restreint, et qu’il s’est échiné à répéter ces mêmes idées de livre en livre, en les reformulant, les clarifiant. L’œuvre de Descartes est l’œuvre d’un pédagogue. C’est un grand écrivain, en plus du reste. J’eus l’impression satisfaisante de mieux le comprendre qu’auparavant.

Je repensai à ce vieux projet : une fois la mutation dans l’académie de Nice obtenue, passer l’agrégation de philosophie. J’ai toujours préféré la philosophie à la littérature, je venais en classes préparatoires pour faire de la philosophie, mais mon niveau s’est très vite révélé en-dessous des attendus. Je venais en vérité à la philosophie par l’angle des aphoristes, des moralités, des essayistes (Nietzsche, Pascal, Montaigne, etc.) et ne regardais que de loin les philosophes à système. Aucun professeur n’a su m’expliquer ce qu’Anaïs m’a finalement expliqué (mais il était trop tard, c’était la troisième année) : les classes préparatoires A/L exigeaient un travail de la philosophie systématique, d’une manière très traditionnelle. « Il faut manger du Kant. » J’ai mangé du Kant, j’ai un peu progressé ; mais comme nous avions déjà Lelia, il fallait aller au plus simple pour avoir un emploi ensuite, et le plus c’était la littérature, où j’avais de bien meilleurs notes, car il s’avéra que maîtriser Nietzsche et Deleuze rapportait plus en Lettres qu’en philosophie. Maintenant j’ai ce regret d’avoir abandonné la philosophie, de même que j’ai le regret du grec ancien, commencé à trois reprises et jamais vraiment appris.

J’écris des poèmes, puis mon article sur le huitième aphorisme des Minima Moralia. Une satisfaction : que plusieurs m’aient dit avoir commencé ou recommencé ce livre d’Adorno pour le lire en parallèle de mes articles. Je ne suis pas certain de l’intérêt de ces articles ; ils ne développent pas une grande vigueur conceptuelle, ne sont pas issus d’une érudition quant à l’œuvre d’Adorno, font quelques adaptations contemporaines mais rapides et sans prétention ; je les écris surtout pour moi, par simple plaisir de réfléchir en prenant le temps. Mais, si certains y ont trouvé matière à aller lire ce livre, c’est déjà quelque chose.

Nous fêtons l’anniversaire d’Anaïs et la journée est très belle. La famille, les parents semblent aller bien. Les jours passent d’eux-mêmes, nous regardons même le Tour de France féminin, Lelia est contente car c’est une française qui gagne. Avec ma grand-mère j’échange Dieu, le temps, les hommes et les anges d’Olga Tokarczuk contre Le Nouveau Nom de Jon Fosse. Mon père me fait écouter la version de Love Is Blindness par Jack White et je l’écoute en boucle ensuite. Avec ma mère nous discutons de la traduction du texte-dont-on-ne-peut-pas-encore-écrire-le-nom.

J’arrive à terminer mon article sur le deuxième tome des Cavales d’Hervé Micolet. Lundi la journée est amputée par le passage chez l’ophtalmologiste pour Lelia : nous savons qu’elle aura comme d’habitude une heure et demie de retard (et elle l’eut, très exactement), aussi nous sommes arrivés bardés de livre : elle avec un tome d’Harry Potter et une encyclopédie sur les chevaux, moi avec Superpositions de Carmelo Bene et Gilles Deleuze, ainsi que Cartilages de Ludovic Villard. La salle d’attente évoque une pièce de Samuel Beckett : à gauche, un homme entre deux âges parle par borborygmes, tandis que la trentenaire à ses côtés rit (tantôt franchement, tantôt nerveusement) en l’entendant parler. En face de nous, vers la gauche, une vieille dame accompagnée de son mari (ou son frère, peut-être) : elle a oublié de mettre les gouttes dans les yeux avant de passer au laser, si bien que cela fait tout un barnum avec la secrétaire, l’ophtalmologiste et elle, puisqu’elle va devoir prendre les gouttes puis attendre deux heures (elle n’est pas contente). En face de nous, vers la droite, un autre couple, un peu moins âgé, soupire régulièrement, sans doute à cause du retard. A droite s’installent ensuite une trentenaire avec sa fille ; la fille n’arrive pas à lire son livre, elle n’a pas ses lunettes, mais ensuite on apprend que le rendez-vous est pour la mère : elle engueule sa fille de ne pas l’avoir prévenue que sa vue avait baissé, sinon elles auraient pris rendez-vous ensemble, maintenant il faut attendre six mois avant d’en obtenir un. Un type passe régulièrement : tantôt pour se rendre aux toilettes (au moins trois fois en une heure trente), tantôt pour demander aux patients s’ils veulent bien être cobaye pour tester sa machine d’analyse de la rétine. Entrerons-nous un jour dans le cabinet ? L’attente du soin n’est-elle pas vaine ? Le médecin existe-t-il ? Quand c’est notre tour, j’ai terminé la pièce de Carmelo Bene et la postface de Gilles Deleuze, et bien entamé le livre de Ludovic Villard. L’ophtalmologiste nous expédie en cinq minutes : vue baissée, nouvelle ordonnance, gouttes à mettre avant le prochain rendez-vous dans six mois.

Au retour nous écoutons The Kills, Lelia aime beaucoup, moi aussi. Durant cette semaine j’écoute, en plus de Jack White, le dernier album de Raphaël Feuillâtre, Spanish Serenades. Les albums « classiques » à la guitare ne sont pas si communs, c’est un plaisir de découvrir ceci, et de redécouvrir certaines pièces (concerto d’Aranjuez, pièces de Tarrega…). Ensuite, je me dis que cela fait longtemps que je n’ai pas opéré une traversée de répertoire par l’intermédiaire d’un interprète ; aussi, je regarde ce qu’a fait Martha Argerich ces dernières années, et découvre qu’elle vient de sortir un album de cinq heures trente, avec quatre-vingt-dix-sept morceaux de petite longueur. L’écoute est encore en cours au moment où j’écris ces lignes.

Nous regardons Entre le Ciel et l’Enfer de Kurosawa. Toujours impressionné de voir à quel point il a excellé dans tous les genres. Le public l’a d’abord retenu pour ses films de samouraïs mais, même s’ils sont certes de grande qualité, ce sont ses autres films que je préfère : L’Idiot, Dersou Ouzala, Vivre, Entre le Ciel et l’Enfer, Les Salauds dorment en paix… Ensuite nous regardons Sans Soleil de Chris Marker, enchaînant donc les chefs-d’œuvre.

Tenté de lire La Végétarienne de Han Kang, mais cela m’a déplu. Je plonge dans A la source du vivre et du voir de Charles Reznikoff. Il faudrait que je tente de saisir pourquoi j’aime tant ce poète, sa poésie. Peut-être sera-ce l’objet de la prochaine chronique de poésie.

2 réflexions sur “Avancées (32) : 6 août 2025

  1. C’est agréable de vous lire et de suivre vos pensées alors que vous en êtes au début de votre vie, à la fois professionnelle et familiale. j’aime bien l’effort de sincérité et d’honneteté que vous y mettez. J’aime bien aussi votre volonté de commenter les Minima Moralia d’Adorno, cela m’aide moi-même à y aller voir de plus près. La Végétarienne de Han Kang? j’ai donné le livre à ma petite fille… qui est végétarienne, mais je m’en suis repenti par la suite et je m’en suis entretenu avec elle. Il y a néanmoins quelque chose chez Han Kang qui me fascine, un état d ‘esprit propre à la culture asiatique sûrement, et dont nous sommes si loin. Mais Impossibles adieux et Celui qui revient sont les meilleurs. Martha Argerich? Nous venons de la voir, ma femme et moi, à Verbier, dans un hommage époustouflant à Chostakovitch! Bon anniversaire à Anaïs.

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    1. Merci Alain pour votre gentil message. Je réessaierai Han Kang en suivant vos suggestions ; je connais assez peu la littérature coréenne, beaucoup moins que le cinéma coréen, donc je demeure curieux.
      Content de partager avec vous l’attrait pour Adorno et Argerich.
      Bonne poursuite d’été.

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