Tout projet en suspens. Cela n’est pas grave. La fatigue en question dans le précédent article de journal a mis du temps à s’estomper, puis il a fallu travailler de nouveau. J’ai lu plusieurs livres, sans trouver le temps pour en parler. En ce moment, Zapp & zipp de Christian Prigent. Tant à dire sur ce riche livre. D’abord le terminer, et ensuite s’efforcer de ne pas dire des banalités dessus. Hier, j’enchaînais les copies de 3e au bulldozer. Cela fait du bien d’en être débarrassé. Cela fait du bien, aussi, de se dire : je suis capable, quand le besoin s’en fait sentir, de corriger 70 copies en une journée. Le soir, j’ai eu du mal à dormir ; l’épuisement, la fatigue mentale. Corriger des erreurs toute la journée imprègne le cerveau. Tous les enseignements de français connaissent ce moment où l’on voit une erreur, mais on ne sait plus si c’est vraiment une erreur, tellement on l’a lue ; on se met à tout confondre, puis à douter de ses propres compétences. Cela signale généralement le moment de prendre une pause.
Je lis Syntaxe latine d’Alfred Ernout et François Thomas. Aussi étrange que cela puisse paraître, cela me détend. Peut-être cela provient-il du fait que je la lisais en classes préparatoires, dans un univers où je devais en apprendre l’essentiel par cœur, alors qu’aujourd’hui je peux la lire sans le moindre enjeu. De même, j’avais apprécié lire des articles de géographes universitaires quand j’ai arrêté d’étudier la géographie. Je songe à quel point étudier le latin m’a plu, même quand j’étais radicalement nul en version (l’hypokhâgne et la khâgne furent une grande souffrance morale de ce point de vue). Lisant en parallèle le dernier opus de Christian Prigent, je songeais à une étude plus linguistique/grammaticale de la poésie contemporaine, comme le fait Stéphane Bouquet à certains moments de La Cité de paroles. Par exemple, il faudrait étudier les différents styles de poètes en fonction des verbes conjugués. Chez Prigent, une manière d’éviter les verbes conjugués ; bon nombre de poèmes n’ont pas de verbes conjugués. Son modèle revendiqué étant Rimbaud, on peut songer à la filiation avec le poème « Barbares », qui se trouve dans Illuminations : poème sans verbe conjugué, sauf dans les parenthèses (« elles n’existent pas » pour parler des « fleurs arctiques »). Est-ce le premier poème de l’histoire poétique sans verbe conjugué ? Question fascinante. Un rapide coup d’œil dans la bibliothèque : la poésie met tout en suspens. Les verbes d’état sont souvent plus nombreux que les verbes d’actions. Le verbe « être » revient sans cesse ; la poésie décrit, désigne et définit, « ne raconte pas d’histoire », selon la formule de Meschonnic. Quand un poète se met soudain à présenter des actes, des événements, et doit donc travailler les verbes d’actions plutôt que la déconstruction du rythme, cela apparaît comme une surprise, presque une gageure. (Pierre Vinclair le fait parfois ; Dominique Quélen a lui aussi sa série d’« actes inconnus » (expression dont Novarina a fait un titre) ; Charles Pennequin est peut-être le poète (de ma bibliothèque) où les verbes ont le plus d’importance ; ce ne sont que des impressions vagues, sans preuve.)
Je songeais aussi à une note sur le rêve, en analysant le conte Clapotille de Laurent Pépin, qui avait plus d’un intérêt, et que je relirais bien à Mélusine reloaded de Laure Gauthier, et bien sûr au surréalisme et à son potentiel toujours explosif dès qu’on prend les textes au sérieux plutôt que de les ranger dans les rayons du canon institutionnalisé. Si je m’écoutais, au-milieu de cela, j’expliquerais pourquoi Les Anneaux de pouvoir est une série très correcte et pourquoi SCH est un excellent rappeur. Tout se mélange. Velléités contradictoires : avoir un meilleur style, une meilleure pensée, ne pas céder aux tendances régressives ; le besoin de se détendre, de ne pas établir de hiérarchie préétablie entre les œuvres, accepter qu’on va vers telle œuvre pour telle raison et vers telle œuvre pour telle autre : les hiérarchies se fondent sur des concepts esthétiques qui peuvent être contradictoires, si bien qu’un livre sera en haut de telle hiérarchie et au-milieu de telle autre. Quand on établit un canon littéraire : un canon pour quel combat ? Canon poétique : l’expression est inépuisable.
Travaillant de plus en plus difficilement sur les « exercices de disparition » (le dernier article se termine dans une impasse), je me rends compte que j’ai probablement beaucoup trop écrit durant l’année 2025. Il eût fallu écrire moins, plus condensé, plus poétique peut-être, -travailler véritablement sur un livre plutôt que s’éparpiller en article çà et là. Restent deux mois dans l’année, pour éventuellement conclure en beauté. Mais en novembre surgit l’enchaînement diabolique : réunions parents-professeurs, bulletins, conseils de classe. Je ne reçois de toute façon pas de service presse ; je ne sais pas comment les demander ; la seule fois où j’en ai demandé un, il y a eu fin de non recevoir, je n’ai pas renouvelé. Aussi, peut-être du temps se dégagera-t-il pour avancer. Qui sait ?