Le genre du « roman familial » est toujours vivace. Coup sur coup je traverse Les Vies d’après d’Abdulrazak Gurnah (2020) et La Maison vide de Laurent Mauvignier (2025), deux preuves que, oui, le roman familial est bien vivace. Gurnah reprend cette forme à son compte pour la reconstruire du point de vue de colonisés tanzaniens au XXe siècle ; Mauvignier reprend cette forme à son compte pour la reconstruire du point de vue de femmes françaises du XXe siècle. Le plaisir est le même que traditionnellement : personnages face à des dilemmes moraux issus de la situation sociale et historique ; histoires d’amour ; irruption de la violence guerrière au-milieu de la paix ; différences entre les générations ; passage du temps.
Plus profondément, ce genre interroge la transmission d’une génération à l’autre. Le thème de la transmission nous hante, les intellectuels en font des tas d’articles alarmistes ou mesurés (selon qu’ils écrivent dans Le Figaro ou dans Le Monde ; à gauche, la question fait moins problème). Forcément, étant à la fois père et professeur, je me pose la question : Qu’est-ce qu’on transmet à nos enfants et à nos élèves ? Pourquoi ? Quelles sont les bonnes manières de le faire ? Les intellectuels et les internautes font mine de tout savoir sur la question, alors qu’en vérité on bricole, on fait comme ça vient, en fonction du va-et-vient des événements.
Bien sûr, pour lire des romans familiaux comme pour transmettre quoi que ce soit, il faut du temps. Ce qu’on appelle « vacances » est bien souvent le temps pendant lequel on fait le travail de fond, qui n’est parfois pas si différent du divertissement. Guerre et Paix lu sur la plage pendant les vacances d’été, La Maison vide au chaud pendant les interminables pluies des vacances d’hiver.
Toutes les choses importantes se font dans le temps long, c’est un truisme, -même si les décisions essentielles de l’existence sont au contraire souvent prises par impulsion. Truisme aussi de dire que la modernité est le temps de la vitesse, celui où tout change perpétuellement et où aucun travail de temps long n’est permis. L’éternité remplacée par l’histoire, puis l’histoire par l’économie fluide.
On croit qu’on ralentit, qu’on en fait moins que d’habitude, alors qu’en vérité on revient aux tâches de long terme : se cultiver, apprendre, débattre, écrire un livre de poésie, réunir les chaussettes orphelines. On croit aussi qu’on n’a pas le temps de tout faire parce qu’on est mal organisé, alors que la structure d’ensemble est mal organisée : trop de travail inutile, trop de consommation inutile, tant d’attention disponible que l’économie cherche à capter par des dispositifs bien plus puissants que le livre, trop de temps de transports pour aller au travail, trop de temps pour s’en sortir avec une note pas trop haute au supermarché. Lire ou éduquer ses enfants : tout nous incite à faire autre chose, on a besoin de conquérir ce temps sur ce que l’économie nous impose.
Si les gens continuent de lire des romans familiaux, c’est que le temps long demeure un besoin des lecteurs, peut-être même ce semblant de vogue est-il une conséquence de la rapidité du monde contemporain. Plus le monde va vite, plus on demande à l’art de prendre le temps, d’être le moment où l’on sort des écrans et de la vitesse.
J’aime sentir le poids de La maison vide dans mes mains…
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