Du douzième sonnet « sur la Mort »

Tout s’enfle contre moy, tout m’assaut, tout me tente,

Et le Monde et la Chair, et l’Ange revolté,

Dont l’onde, dont l’effort, dont le charme inventé

Et m’abysme, Seigneur, et m’esbranle, et m’enchante.

Quelle nef, quel appuy, quelle oreille dormante,

Sans peril, sans tomber, et sans estre enchanté,

Me donras tu ? Ton Temple où vit ta Saincteté,

Ton invincible main, et ta voix si constante.

Et quoy ? mon Dieu, je sens combattre maintesfois

Encor avec ton Temple, et ta main, et ta voix,

Cest Ange revolté, ceste Chair, et ce Monde.

Mais ton Temple pourtant, ta main, ta voix sera

La nef, l’appuy, l’oreille, où ce charme perdra,

Où mourra cest effort, où se rompra ceste onde.

Le douzième sonnet « sur la Mort » est l’une des pièces les plus fameuses de l’œuvre de Jean de Sponde. C’est un sonnet vertigineux, formellement parfait, un modèle de poésie baroque.

Dans toute son œuvre poétique et dans ses Méditations, Sponde accorde une grande importance au style. On pourrait nommer cet attrait pour la forme orgueil au nom de Dieu, immense paradoxe puisque le je lyrique devrait, dans une conception purement mystique de l’acte de parole, venir s’annihiler en Dieu. Ce n’est pas le cas chez Sponde. Dans l’ensemble de sa poésie, le je lyrique est à la fois séparé de Dieu et du reste des mortels. Il est étrangement singulier pour une instance qui devrait tendre à l’humilité et à l’universel. C’est un je virtuose, dont la souffrance est trop propre, méditative, pour ne pas révéler la difficulté du chemin de foi.

Sponde est un auteur mystique particulier : il n’y a pas, chez lui, d’effacement, même dans les Méditations. On a cru voir dans sa poésie une grande cohérence religieuse, révélée par la découverte dans les années 1950 de ce dernier texte. Il s’agit en réalité d’une volonté de cohérence, toujours affirmée, toujours montrée comme réelle et comme maintenue : il serait grossier d’affirmer que la stabilité est toujours acquise et que la poésie de Sponde tout entière se tourne vers le silence en Dieu. Au contraire, il y a chez Sponde un amour de la forme, une frénésie de l’écriture qui compense l’absence d’union avec Dieu ou la femme aimée. Parfois même, cette complaisance donne de l’activité de l’écrivain l’image d’un jeu.

Le plus souvent, le douzième sonnet « sur la Mort » a été interprété dans son sens littéral : « où mourra cet effort, où se rompra cette onde » signifierait le triomphe de Dieu et l’affermissement de la foi. On a relevé l’excellente maîtrise formelle de ce sonnet rapporté sans pour autant en interroger l’intérêt.

C’est un type de poème bien connu à l’époque de Sponde. Il est issu de la technique des vers rapportés, jeu poétique commun si l’on en croit Tabourot des Accords, qui affirme que cette forme a été ramenée d’Italie par Du Bellay. Ernst Robert Curtius, dans La Littérature européenne et le Moyen Âge latin, trouve des traces de ce genre de vers dans la littérature médiévale.

Le sonnet de Sponde se divise en trois séries de termes, lisibles indépendamment de manière verticale, et dont l’ordre est inversé, de telle sorte que l’ « onde » appartenant à la première série est aussi le dernier terme du sonnet :

S’enfle                               M’assaut                  Me tente

Monde                               Chair                        Ange Révolté

Onde                                  Effort                      Charme inventé

M’abysme                         M’esbranle               M’enchante

Nef                                    Appuy                      Oreille dormante

Peril                                   Tomber                    Estre enchanté

Ton Temple                       Ta Main                   Ta voix

Ton Temple                       Ta main                   Ta voix

Ange révolté                      Chair                        Monde

Temple                              Ta main                    Ta voix

Nef                                    L’appuy                    L’oreille

Ce charme                         Effort                       Onde

La tripartition des noms est fondamentale : seules deux séries horizontales sont composées de verbes. Ceux de la fin du poème, mis au futur (« perdra », « mourra », « se rompra »), sont soumis aux unités nominales qui en sont les sujets, et qui ne renvoient qu’à des éléments adverses.

L’interprétation de Josiane Rieu concernant une éventuelle paix intérieure, retrouvée à la fin du sonnet, néglige un fait important : l’inconstance est, jusqu’au bout, l’actrice principale du poème. On remarque en position centrale deux séries horizontales (après le renversement syntaxique du vers 7, contre-rejet « Me donras-tu ?) se rapportant à Dieu et imageant la stabilité. Mais le sonnet est conçu comme un microcosme, sa structure est à l’image de l’univers : Dieu, l’ « appuy », se tient au centre d’une instabilité, celle des choses qui l’enserrent. La structure conflictuelle de l’univers chez Sponde oppose deux forces : Dieu, l’ordre divin stable, ici au milieu du sonnet, et le pouvoir de la Chair, de l’Ange Révolté tournant à l’entour. La structure du sonnet rapporté lie, par une inversion habile, le début du poème avec sa toute fin. Cela rapproche « s’enfle » de « ceste onde ». Cette forme circulaire permet une reprise infinie de la lecture et nous empêche de figer le sens du sonnet autour des trois verbes au futur. L’instabilité est perpétuelle : la stabilité doit être répétée (au centre et à la fin du poème) pour triompher. L’onde se rompt, mais derrière elle, une autre vague peut « s’enfler ». Ce douzième sonnet n’est pas l’image d’une résolution du conflit, c’est le miroir qui révèle l’acharnement perpétuel de la Chair, si bien rendu dans les Méditations.

L’utilisation des termes « enchanter » et « charme » (« et m’enchante », « sans estre enchanté », « où ce charme perdra ») paraît troublante. Le terme « enchanter » est orphique (cantare), tandis que « charme » renvoie étymologiquement au carmen, soit au vers. Pourquoi Sponde a-t-il utilisé ces termes, largement employés par Ronsard et Du Bellay pour caractériser la parole poétique, pour désigner Satan ? 

Par ailleurs, Sponde joue sur l’onomastique pour signifier la complexité du cheminement vers une foi assurée. Il confère une importance particulière au phonème [ɔ̃] (« onde », « Monde ») qui, à son époque, est peu apprécié des poètes. Comme semble l’avoir vu Laugier de Porchères, son imitateur, ce phonème permet de créer un réseau de renvois à son nom. Une rime en « onde » est présente dans le sonnet (« Monde » et « onde ») et le phonème [ɔ̃] le clôt : le lecteur ne peut s’empêcher d’y voir un rappel évident du nom du poète. Toutes les pistes d’interprétation sont brouillées. Sponde peut s’opposer au Monde et à l’onde, au nom de Dieu, mais peut aussi y être rattaché par le lien phonétique entre son nom et le « Monde ». Notons que le côté d’une « nef » est nommé, en langage technique, la « sponde ». Le poète se présente à la fois comme la main de Dieu et comme un écho de l’ « Onde » et du « Monde ». Cela signifie-t-il qu’il se détache du Monde pour ne vivre que pour Dieu ? La question reste ouverte.

La forme de ce magnifique sonnet a été choisie et travaillée pour que son sens, sur lequel on s’interroge forcément étant donné la place du poème dans le recueil, ne puisse pas être scellé.

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