Le nucléaire et les trois écologies

Une question politique très intéressante du moment (car il y en a, dès qu’on sort des confusions et des errances autour des « questions identitaires »), c’est celle du nucléaire. Quelque chose que je remarque, notamment dans ma génération, c’est une incompréhension autour de ce thème, en lien avec la question de l’écologique ; et, si je dis cela, ce n’est pas parce que j’aurais tout compris, mais justement parce que je n’y comprenais rien jusqu’à il y a peu, et qu’après recherches, je crois avoir compris deux-trois choses, sans avoir évidemment une vision d’ensemble entièrement cohérente.

La lutte anti-nucléaire est une des bases de l’écologie classique. Des pionniers de la pensée écologique, comme Günther Anders ou André Gorz, en avaient fait le cœur de leur pensée politique. Un argumentaire distancié et rétrospectif en est par exemple fait par Gorz dans Ecologica : « le programme de construction de centrales reposait sur des choix politico-économiques travestis en choix techniquement rationnels et socialement nécessaires. Il prévoyait une croissance très forte des besoins d’énergie, privilégiait les plus fortes concentrations des techniques les plus lourdes pour faire face à ces besoins, créait des corps de techniciens obligés au secret professionnel et à une discipline quasi militaire ; bref, il faisait de l’évaluation des besoins et de la manière de les satisfaire le domaine réservé d’une caste d’experts s’abritant derrière un savoir supérieur, prétendument inaccessible à la population. Il mettait celle-ci en tutelle dans l’intérêt des industries les plus capitalistiques et de la domination renforcée de l’appareil d’État. »

Cet extrait ne donne pas l’ensemble des arguments, mais on peut les résumer ainsi :

-le nucléaire est nécessairement lié à un secret, il est donc inaccessible au contrôle citoyen ;

-il comprend cependant des dangers pour la population ;

-les infrastructures qu’il nécessite font qu’il est forcément mené par une structure économique hors d’une « échelle humaine », donc là encore inaccessible au contrôle citoyen ;

-il est fait pour une société extrêmement consommatrice ; qu’on ait du nucléaire signifie en tant que tel que nous sommes dans une société d’ultra-consommation ;

-par ailleurs, plus récemment, on insistera sur les déchets produits (car s’il produit moins de CO2 que d’autres énergies, ses déchets ont une nocivité non-négligeable), que ce soit les déchets enfouis, ou l’énorme consommation d’eau.

Tous ces arguments peuvent être nuancés par des pro-nucléaires ; ce n’est pas l’objet de mon post. Ce pourquoi la question se pose différemment aujourd’hui, c’est à cause de la question du réchauffement climatique, auquel, de fait, le nucléaire concourt moins que le triptyque charbon-pétrole-gaz. André Gorz rappelle cette évidence : quand les luttes écologiques ont commencé, le réchauffement climatique était inconnu. Quand le rapport Meadows est sorti, ce sont les écologistes qui s’en sont emparé, parce que cela confirmait certaines de leurs intuitions, mais le réchauffement n’a été pour quasiment aucun penseur écologiste le cœur de l’écologie. Chez les Verts comme chez les Insoumis, on est écologiste en étant anti-nucléaire, parce que le cœur du problème écologique n’est pas le réchauffement climatique. (Les débats sont néanmoins nombreux dans ces deux partis, avec des tendances divergentes, mais les programmes respectifs restent pour l’instant anti-nucléaires.) On a donc, en fait, trois écologies :

a) L’écologie restreinte, qui considère que le problème fondamental est le réchauffement climatique, et donc la baisse des émissions de CO2. Pour celle-ci, le nucléaire est une nécessité, puisqu’il consomme moins de CO2. Tout, d’ailleurs, se mesure chez elle à l’aune de « l’équivalent CO2 », indicateur à mon avis, aujourd’hui, bien plus important que le PIB.

b) L’écologie classique, qui est une lutte contre la superstructure capitaliste, qui nous oblige à vivre sous le règne de la technique et de l’argent. C’est une pensée du monde qui demande une prise en compte de « l’humain d’abord », pour reprendre le titre d’un fameux programme, c’est-à-dire d’un système technique et économique qui soit soumis au contrôle citoyen. (Je passe très vite, trop vite, la bibliographie là-dessus est immense et complexe.)

c) L’écologie élargie, pour qui « écologie » est synonyme de relations humaines (intra-humaines et avec le monde environnant) apaisées. Ce pourquoi on peut avoir des militants, chez les Verts, qui s’occupent très peu de CO2 et de pollution, mais essentiellement de lutte contre les discriminations. C’est par exemple la ligne de ce qu’on a appelé « écoféminisme » incarné entre autres par Sandrine Rousseau. L’écologie y devient un phénomène essentiellement sociétal et culturel.

Évidemment, la plupart des écologistes (ou plutôt : de ceux qui considèrent la question écologique comme centrale) se situent « un peu dans les trois ». La plupart des pro-nucléaires, en tout cas ceux de droite, ne sont d’ailleurs pas dans une logique de réduction des émissions de CO2 (à l’échelle de leurs programmes), leurs arguments sont donc souvent de mauvaise foi. Mais, de fait pour ma génération, l’écologie est surtout associée à la baisse des émissions, donc le nucléaire n’est pas nécessairement haï.

Bref, chacun se positionnera là-dessus selon ses priorités ; je voulais surtout clarifier certains éléments. Dans tous les cas, vu les délais réduits qui sont désormais les nôtres, on ne peut attendre ni les « centrales propres » qu’on nous promet depuis vingt ans, ni même le tout-renouvelable, puisque la mise en place se ferait sur un temps désormais bien trop long ; ne reste qu’à réduire la consommation (donc la production, donc le travail, mais passons là-dessus), pour atténuer au maximum, et à s’adapter aux dérèglements.

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