Vocables de la terreur

Cette réflexion ne se penche pas sur la parole des victimes. Les victimes s’expriment comme elles veulent, on n’a pas de discours à leur imposer. La plupart choisissent en vérité le silence, et c’est leur droit. Certaines s’expriment posément, d’autres en larmes, d’autres en hurlant leur rage. Certaines poursuivent leur bourreau, d’autres ne veulent plus entendre parler de leur souffrance passée, et passent à l’oubli. Je me souviens aussi d’un américain, après une tuerie dont seules les Etats-Unis avaient alors le secret (depuis, notre américanisation a amené aussi cette pratique chez nous), qui, immédiatement après l’acte, annonçait à la télévision qu’il pardonnait à l’assassin de son fils, parce que ses choix religieux l’y obligeaient. Chaque victime s’exprime comme elle veut. C’est ce que rappelle la fin d’Être sans destin d’Imre Kertész : le narrateur, rescapé des camps, rentre à Budapest. La première personne à qui il parle à la gare lui tient un discours négationniste. La deuxième est un journaliste communiste qui souhaite l’interviewer pour montrer à quel point les nazis étaient horribles, contrairement aux communistes staliniens qui allaient aider à la fondation d’une belle Hongrie prospère et heureuse. La troisième rencontre est avec sa famille juive, qui lui indique qu’il a été victime d’une persécution historique liée au destin du peuple juif. Dans les deux derniers cas, il refuse vertement le sens apposé à son vécu par les personnes extérieures. Il essaie d’expliquer ce qu’il a vécu, mais on ne l’écoute plus. Il finit par partir en disant (ce sont les dernières lignes du livre) que, si on lui pose la question, il dira qu’il a été « très heureux d’avoir vécu dans ce beau camp de concentration ». Manière de dire : j’ai été à Auschwitz, pas vous. Je vous emmerde, vous et vos discours qui m’imposez ce que je dois dire en tant que victime. –La question est bien plus complexe, et je la résume à gros traits. Pour les intéressés, je renvoie aux excellents travaux de Catherine Coquio, en particulier La Littérature en suspens.

Non, aujourd’hui, je voulais me pencher sur notre parole à nous, ceux qui ne sont pas victimes des attentats ou des violences, mais qui sont visés par elles en tant que spectateurs : quand il y a terrorisme, il y a les terrorisés, -c’est-à-dire nous, qui recevons une notification du type « Un professeur poignardé dans son établissement », « Des bébés décapités ont été découverts sur le lieu de l’attaque », « Les bombes font un millier de victimes, dont 300 enfants, dans la ville de Gaza », nous qui regardons frénétiquement les chaînes d’information en continu, en sachant à quel point elles sont nocives, mais il y a une pornographie de l’horreur : mères en larmes tenant leur enfant mort, interview à chaud d’un survivant, éventuellement une tête coupée, comme il m’est arrivé de voir celle de Samuel Paty un beau jour, tandis que j’ouvrais Twitter.

C’est une violence spectaculaire, et pensée pour faire spectacle. Le meurtrier de Samuel Paty a immédiatement mis la tête coupée sur les réseaux. Les combattants du Hamas se sont fièrement filmés enlevant des enfants, des personnes âgées, souillant des cadavres de jeunes femmes préalablement violées. Les grands états, comme la Russie de Poutine ou l’Israël de Netanyahou, sont un peu plus malins et cachent les violences les plus criantes, souvent dans le but de les nier a posteriori. Mais les villages ukrainiens rasés ou Gaza en ruine ont la même visée spectaculaire, à savoir dire : voilà ce qui arrivera si vous êtes contre nous. La mort des civils est une donnée de la guerre psychologique. Je crois que cette donnée est souvent mal pensée : tuer des tas d’innocents crée une haine féroce chez l’ennemi, qui vous considérera désormais comme moins qu’un chien, et ira tuer des civils chez vous de la même manière, sans faire de quartier. L’idée du Hamas était sans doute justement qu’Israël commette un massacre de masse, justement pour pouvoir se poser en victime. L’idée des terroristes islamistes en France est bel et bien que la France verse dans le racisme le plus terrible, qui prouvera donc la thèse des islamistes, -et c’est pourquoi ce sont souvent des lieux de gauche qui sont visés : Charlie Hebdo (qui a certes changé depuis, mais qui était indéniablement un temple de gauche jusqu’en 2015), les scènes musicales, Bataclan ou rave party : islamistes et extrême-droite ont intérêt à faire comprendre qu’ « entre eux deux, il n’y a rien ».

Face à cela se pose la question du discours à tenir. Faut-il seulement « tenir un discours » ? On a l’impression que, si on garde le silence, seule s’exprimera la violence. Mais la violence s’exprime et se structure aussi par les mots. Ce qu’on voit apparaître à chaque attentat, c’est le déchaînement de la violence verbale de tout bord. On a évidemment les charognards politiques qui sautent sur toute « récupération », pour qu’on n’entende surtout pas ni la parole des victimes, ni les discours de réflexion sur l’événement tel qu’il apparaît. L’autre problème, c’est que, bien souvent, la prise de recul historique immédiat est aussi une manière d’écraser la parole des victimes : avant même qu’on ait pu dire ce qui s’est passé, ce qui a été vécu, on réintègre l’événement dans une chaîne historique qui nous rassure. C’est passer à côté de l’événement : à côté, par exemple, du fait que le massacre de Kfar Aza est de toute évidence quelque chose de singulier, de nouveau, de sidérant dans sa nouveauté. Qu’une attaque au couteau n’est pas qu’une attaque dans une chaîne d’attaque, mais un événement lui aussi singulier. Que l’ordre d’évacuer la moitié de Gaza est lui aussi une nouveauté, un événement pas seulement explicable par l’histoire du conflit israélo-palestinien, mais une rupture nouvelle.

Plus que jamais, j’ai été lassé ces derniers jours par ce qu’on appelle communément de whataboutism, ou plus précisément, à chaque message de peine et de condoléances, le message « mais vous ne pensez pas à… » Le moindre message affirmant son effarement face à la violence inouïe vécue par les habitants des kibboutz du sud d’Israël le 7 octobre amenait son lot de réponses insultantes, disant qu’on ne pensait pas aux souffrances du peuple palestinien. Si on s’inquiète de la riposte sur Gaza et du nombre effarant de victimes civiles, on passe cette fois-ci pour un idiot utile du Hamas et de sa technique de boucliers humains alignés au-dessus de ses QG.

Je mets du temps à arriver à mon propos, mais j’espère au moins qu’on aura compris que je ne considère plus que mon avis sur le conflit israélo-palestinien, la guerre russo-ukrainienne, l’islamisme, l’islam, la laïcité, ou que sais-je encore, ait un quelconque intérêt. « J’suis plus assez naïf pour avoir un point de vue », comme dit la chanson. Ou plutôt, il ne m’est pas certain que donner son point de vue soit le meilleur à faire quand l’événement nous parvient, quand on ne sait pas encore quelle sera son envergure.

Le mot que je lis le plus souvent dans les réactions de nous autres spectateurs est « sidération ». « Sidération » semble le vocable pudique pour dire « terrorisé ». On ne dit pas « terrorisé », parce que le dire, ce serait avouer que le terrorisme a marché, que la terreur s’est insinuée en nous. Et, de fait, il est possible que cet euphémisme ait une vertu thérapeutique : peut-être qu’en se définissant comme « sidérés », on éloigne la terreur d’un cran de nous-mêmes. J’avais autrefois du mal avec ce mot, probablement à cause de son étymologie qui le relie aux étoiles, et me paraissait donc assez éloignée du terrorisme. « Sidéré », chez Clément Marot, signifie « céleste ». Siderari, « subir l’influence néfaste des astres » : on est sidéré quand on est frappé par le destin. L’événement historique devient la fatalité tragique : cela est certes une belle idée qu’on retrouve chez Racine (dans Andromaque comme dans Bérénice, c’est la situation historico-politique qui crée la tragédie), mais elle exclut toute rationalisation et tout apaisement. Dans mon esprit, « consterné » était lui aussi lié aux étoiles, par l’intermédiaire de l’allemand « das Stern » (l’étoile), mais c’est pure fantaisie : le mot vient du latin « consternare », lui-même issu de « sternare », à savoir « abattre, terrasser » : terrasser, cependant, n’est-il pas mettre face aux étoiles ?

La seule solution qui m’a paru correcte semblera la plus naïve : elle consiste à laisser un message de condoléances, appelant chacun à la paix, avant de quitter internet pour le temps de quelques jours, en attendant que la violence verbale s’estompe. Beaucoup de professeurs, suite au meurtre d’aujourd’hui, ont fait ce choix. Ce fut aussi le mien. Après, il faudra le temps de la pensée, de l’effort pour saisir l’événement, sans le raboter dans la continuité historique, ni le décrire dans la dynamique spectaculaire qui nous étouffe, ni le réduire à un objet idéologique, ni en enlever la profondeur.

Au moment où j’écris ces lignes, dans la soirée du vendredi 13 octobre, j’apprends la mort de Louise Glück. Je replonge brièvement dans le recueil que j’ai le plus apprécié d’elle, Averno, centré sur la figure de Perséphone, et réécriture moderne du thème de la descente aux enfers, mais avec la douceur qui est celle de Glück. Je lui laisserai le mot de la fin, dans la traduction de Marie Olivier, en espérant que, comme Perséphone, nous ayons droit de temps en temps à une sortie à l’air libre.

« Lorsque la passion pour l’expiation

est chronique, féroce, on ne choisit pas

la façon dont on vit. On ne vit pas ;

on n’est pas autorisé à mourir. »

5 réflexions sur “Vocables de la terreur

  1. Bonjour ,

    De Louise GLÜCK, il y a … les Iris Sauvages …

    « Hier,
    la lune s’est levée sur la terre humide en bas du jardin.
    À présent, la terre scintille à l’image de la lune,
    comme une matière morte incrustée de lumière. »

    Je ne connaissais pas l’expression « Pornographie de l’Horreur. »

    … Réalisation politiquement ★ sublimée, sous nombres d’aspects en notre actualité tourmentée ??

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