T. S Eliot fait une monumentale erreur en affirmant qu’avril est le mois le plus cruel. Quelle surprise j’ai eu en lisant, dans Hors les murs de Jacques Réda, le début du poème « Pâques à Vélizy » : « Eliot a vu juste : en avril la lumière / Est lugubre » (p. 47 de l’édition Poésie/Gallimard). Mais il parle de la lumière, donc tout va bien : et le poème d’Eliot comme celui de Réda sont effectivement deux images puissantes de cette lumière sale du printemps, et par ailleurs un renversement du cliché poétique de la reverdie. Mais, pour ce qui est de la cruauté non de la lumière, mais de l’attaque que le monde nous inflige, il n’y a pas un, mais deux mois cruels : novembre et février. Je l’ai toujours senti, mais désormais j’ai des preuves : le taux de suicide est largement plus élevé en novembre et en février que durant les autres mois de l’année. J’ai écrit cette phrase, puis ai fait une recherche sur la toile pour trouver une source de cette affirmation, que j’avais vu passer une fois sur les réseaux et qui avait pris une influence considérable sur ma façon d’envisager l’année ; or, après lecture de plusieurs d’articles, force est de constater que cette idée est entièrement fausse. Les dernières études sociologiques situent un pic en juin. Mai et juin sont les mois les plus cruels. Me voilà donc bien embêté. Je voulais dramatiser quelque peu mon arrivée dans l’hiver, comme je l’ai déjà fait une ou deux fois, avec l’horizon du 11 février, lié à Sylvia Plath. Me voilà donc avec mes chantiers de lecture, mes velléités, tout cela un peu ridicule ; j’ai voulu corriger Eliot et Réda, mais l’erreur monumentale était mienne. Cependant, cela fait un problème résolu : puisque novembre ne saurait commencer sous un mauvais jour, une approche positive est possible.
1er novembre, je reviens sur mon article du 3 janvier, qui était intitulé « Irrésolutions » (https://anathnosfe.fr/2023/01/03/irresolutions/ ). Mes sauts de puce d’une velléité à l’autre n’ont pas bougé d’un iota. J’ai encore lu beaucoup (https://www.senscritique.com/liste/journal_de_lecture_2023/3371717), je ne compte pas faire une course là-dessus ces deux prochains mois, à part pour finir quelques livres entamés : L’Obsolescence de l’homme, Les Enfants de Minuit, Nietzsche lecteur de Pascal… Beaucoup écouté aussi (https://www.senscritique.com/top/les_meilleurs_albums_de_2023/3453970 ), bien que l’année fût moins faste que 2022, qui vit tant de bons albums.
Concernant l’écriture, j’ai réussi à mettre des mots sur mon problème lié à la poésie. Cela, je le dois à Pierre Vinclair, en deux temps : tout d’abord, ces articles théoriques, qui m’ont fait comprendre que je n’écrivais pas de la poésie au sens strict, mais de la prose coupée ; ensuite, son refus d’accepter mes textes dans la revue Catastrophes, au motif de leur « contingence ». « Prose coupée contingente », c’est bien là ce que j’écris, et en vérité je n’ai pas envie d’écrire autre chose. Je pourrais passer des mois à ciseler un livre, cela serait toujours aussi poussif, parce que ce n’est pas ma manière d’aborder l’écriture. Je n’écris pas de livres ; à la limite, on pourrait envisager des recueils. Je suis donc bien loin de l’exigence formulée par Emmanuel Hocquard sur la question, reprise par Jacques Roubaud, mais aussi Yves di Manno et Pierre, tous gens dont j’admire particulièrement les travaux, sans envisager du tout mon écriture de la même manière. J’ai besoin de légèreté et d’air frais ; le vent me plaît plus que les bijoux. Fondamentalement, j’écrivais des aphorismes, -avec beaucoup trop d’orgueil, mais j’espère m’être assagi. Ce que j’appelais mes poèmes n’étaient souvent que des développements d’aphorismes par l’image. Aphorisme et image: en somme, j’écris des cartes postales. On imagine sans doute peu à quel point cette résolution m’a égayé. Comprendre quelque chose sur soi-même est un grand plaisir ; et donc, malgré ces deux derniers mois si difficiles professionnellement, j’ai le sentiment que 2023 ne fut déjà pas une année perdue.