Un spectre hante la poésie contemporaine : c’est le spectre du lyrisme. Il arrive toujours avec son double, le pire spectre auquel nous faisions face, à savoir l’interminable débat sur le lyrisme. Dire que le lyrisme souffre aujourd’hui d’un large soupçon est désormais un truisme de près de cinquante ans. (La plupart de nos débats actuels sont des vieillards.) Cela vaut dans la part des poètes et écrivains qui ont acquis un statut dans le fragile canon qui s’établit actuellement concernant la poésie contemporaine. L’anthologie Un Nouveau Monde, d’Yves di Manno et Isabelle Garon, en est l’émanation la plus nette. Elle choisit sciemment de faire l’impasse sur les poètes néo-lyriques qui, en termes numériques, sont pourtant de loin les plus nombreux, -l’écart le plus polémique ayant été celui de Philippe Jaccottet. Je me souviens aussi, dans le domaine universitaire, de la manière peu charitable dont Michel Murat (défenseur de la ligne parfois appelée « poètes du langage »*, dans son cours « Approches de la poésie contemporaine » à Paris IV) parlait de l’ouvrage Du Lyrisme de Jean-Michel Maulpoix (plutôt dans la ligne dite « néo-lyrique », à Paris III et dans ses propres œuvres).
La ligne « anti-lyrique » s’éloigne d’autant plus de la vague d’écriture du réel actuelle, qui, sous le terme « écriture du réel » ou « non-fiction », cache bien souvent un nombrilisme qu’on a du mal à regarder sans ironie, et qui reprend la plupart des codes lyriques, en particulier celui du registre pathétique. Les poètes de la ligne anti-lyrique (ou lyrico-critique, ou « objective », ou que sais-je encore) se rapprochent plus de romanciers complexifiant à outrance la narration, voire abandonnant le concept habituel de narration, comme László Krasznahorkai, Mircea Cărtărescu ou, dans le domaine français, Pascal Quignard.
Le « je » n’a pourtant pas disparu, il est même parfois omniprésent. Je reviens sur un avis que j’ai déjà donné à plusieurs reprises : les meilleurs livres de poésie contemporaine sont ceux où des auteurs de la veine « poésie du langage » se sont mis à transcrire des expériences personnelles. Comme ils venaient de l’anti-lyrisme, ils ont évidemment travaillé le « je » de manière nouvelle. -Le lyrisme mis la tête à l’envers est la grande réussite de ces cinquante dernières années, qui furent, contrairement à ce que pensent certains, tout à fait fastes dans le champ poétique.- De Jacques Roubaud, le chef-d’œuvre me semble indéniablement Quelque chose noir. Peut-être le nierait-il : l’absence d’extraits de ce recueil dans sa splendide anthologie Je suis un crabe ponctuel (les deux ouvrages cités sont chez Poésie/Gallimard) signifie peut-être une lassitude face au succès de ce livre, oblitérant le reste d’une œuvre intensément riche. Le fait me semble néanmoins là : si le reste de son œuvre est bon, excellent, toujours intéressant, le chef-d’œuvre est Quelque chose noir, c’est-à-dire le recueil le plus personnel, celui sur le deuil de son épouse Alix Cléo Roubaud. De même pour Emmanuel Hocquard avec Un Privé à Tanger, qui est à mon avis très loin au-dessus d’un livre comme Album d’images de la villa Harris, malgré le statut de « livre culte » qu’a parfois ce dernier livre dans la veine de la poésie objective. Chez Yves di Manno également, je ne peux pas m’empêcher d’avoir une préférence pour un ouvrage comme Terre ni ciel, qui est une simple et généreuse autobiographie intellectuelle agrémentée de stries.
Ce fait est d’ailleurs patent dans les sources américaines de ces auteurs : les passages les plus saillantes du livre « A » de Louis Zukofsky (éditions NOUS) sont aussi les passages lyriques, et ceux consacrés aux actualités historiques. Même chose pour William Carlos Williams avec Paterson (à lire chez José Corti). Rien de classique chez ses deux auteurs, du moins dans la forme, les jeux de syntaxe, les images, les objets posés au milieu du vers pour le couper, mais tout cela donne parfois l’impression de vouloir bien plutôt mettre en valeur les passages plus clairs, ceux où le lyrisme et l’épique apparaissent. Williams terminera d’ailleurs sa carrière poétique avec Asphodèle, livre d’un lyrisme beaucoup plus traditionnel, et vraiment très beau.
Sans doute ces quelques réflexions peuvent-elles être qualifiées d’hérétiques, ont-elles leurs faiblesses théoriques, mais comme je ne donne que mon avis de lecteur, tout est permis. Un petit écart pour la fin : ce qui me semble manquer à la poésie contemporaine du côté « objectiviste », c’est une figure comme Jean-Pierre Siméon (lui-même néo-lyrique), qui prendrait le temps d’expliquer la poésie contemporaine au grand public, en sortant quelque peu du carcan des universités et des revues chères à tirage limité. Sans doute cette figure est-elle un repoussoir pour beaucoup, car même chez ceux qui critiquent les excès des avant-gardes, il y a tout de même un certain amour de la pureté de l’entre-soi, du créateur solitaire dans sa tour d’ivoire, ou plutôt dans son jardin avec les quelques amis qui publient dans la même revue que lui. Si le grand public croit dur comme fer qu’il ne se passe rien dans la poésie aujourd’hui, si les élèves de lycée pouffent quand on leur dit que des gens écrivent de la poésie en 2023, ce n’est pas seulement la faute de l’ignorance, des médias, de la bêtise généralisée, ou que sais-je encore, mais en bonne part d’un certain manque de générosité. A bon entendeur, salut !
*Les termes « poètes du langage » et « néo-lyrique » sont récusés par à peu près tous les poètes contemporains, qu’on les classe dans l’un ou l’autre camp. J’utilise ces termes par facilité, parce qu’il y a bel et bien deux lignes majeures qui traversent le champ poétique aujourd’hui, lignes qui ne se croisent jamais ou presque, les deux camps s’ignorant superbement.
💕
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