Le Pont de Mammen à Futagawa

Un été avec Hokusai, épisode 2

Le Fuji vu à travers le pont de Mammen à Futagawa est la quatrième des Trente-Six Vues du Mont Fuji composées par Hokusai. Après trois estampes inquiétantes, prenant l’angle de l’immensité et de la catastrophe (naufrage sous la grande vague (1), montagne rouge (2), montagne rouge et volcanique au-dessus de l’orage (3)), les couleurs changent, le ton s’apaise, on revient à une estampe finalement plus traditionnelle, comme on perçoit classiquement le genre, notamment chez d’autres maîtres du genre comme Hiroshige ou Yoshitoshi.

Tout d’abord, des personnages sont présents, contrairement aux deux estampes précédentes. Le Mont Fuji n’y est pas le centre du propos, mais un élément du paysage, domestiqué en quelque sorte, puisque présent sous le pont, au centre-gauche. Ici, l’élément humain semble donc dominer l’élément naturel, tout en s’y fondant parfaitement : pont sur la rivière ; bateau sur la rivière ; pêcheur à droite ; arbres à gauche, au fond et à droite. En quelque sorte, une estampe d’apaisement.

Et c’est cela, vraisemblablement, que je cherchais dans les estampes : un certain apaisement. Après les tempêtes politiques, les années scolaires, les fatigues accumulées, un peu de temps à ne rien faire, à contempler une œuvre pour le simple plaisir de la contempler, écrire quelques mots non pour expliquer, mais pour témoigner d’un moment de calme.

Il n’est pas certain qu’on doive s’attarder sur la symbolique du pont. L’analyse à la française des œuvres d’art, du moins dans sa version khâgneuse, nous invite bien souvent à voir des symboles partout, comme si la vérité de l’œuvre d’art se trouvait ailleurs que dans l’œuvre d’art, mais plutôt dans le cerveau du spectateur, c’est-à-dire in fine du khâgneux. Il semble à nouveau que l’œil du dessinateur ait été attiré par un contraste de couleurs : pont jaune-brun-orangé, arbres verts, rivière bleue à laquelle répond le ciel bleu. Une nouvelle fois, l’image trouvée en ligne et reproduite ici rend les couleurs bien plus vives que dans l’édition Prestel que j’ai sous les yeux, sans que je puisse déterminer quelles versions est la plus authentique.

Soit dit en passant, en lien avec la remarque précédente : je n’ai rien d’un spécialiste. Je regarde une œuvre, je note quelques idées en passant. Il est possible, par exemple, que l’ordre des estampes ne soit pas voulu par Hokusai, ou qu’il l’ait choisi sans avoir le moins du monde pensé à des effets de construction, encore moins ceux que je commente dans le premier paragraphes. L’œuvre vit de toute façon loin de son auteur, disparu dans le monde flottant de même que ce qu’il a dessiné, de même que ses dessins, bien qu’eux disparaîtront plus tardivement, et de même que le Mont Fuji, bien que sa disparition se fera elle aussi à une échelle de temps bien plus large.

L’estampe ne vise pas au jugement. Elle vise à fixer un instant du monde flottant, tout en rappelant que ce monde est flottant. Des personnages vaquent à leurs occupations. Des humains ont construit un pont et des maisons pour mieux organiser ces occupations. Le Mont Fuji demeure à l’horizon, indifférent mais susceptible de générer un sentiment esthétique. Le dessinateur indique : suis passé dans cette ville, ai vu une scène. Que ces actions soient passagères ne subit ni jugement positif (« l’éternel présent ») ni jugement négatif (« tout redeviendra poussière, la vie n’a pas de sens »). Les choses sont, voilà tout.

les choses sont

voilà tout

Episode 1 : https://anathnosfe.fr/2024/07/03/lorage-sous-le-sommet/

Une réflexion sur “Le Pont de Mammen à Futagawa

  1. Merci beaucoup de nous faire découvrir les de Hokusai.
    Pour ma part, je connaissais déjà la fameuse vague 🌊, mais pas les autres œuvres.
    J’avoue que son style de représentation me plaît assez. Il y a quelque chose qui touche l’esprit…

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