Note sur Verlaine

Comme je tiens depuis des années des journaux de lecture en ligne, je me suis rendu compte d’un phénomène dans mon rapport à certains livres, souvent comptés parmi les œuvres de référence : un rapport de respect, sans aucun attachement affectif.


Cette fracture dans l’appréciation de l’œuvre m’a d’autant plus marqué dans ma relecture récente des œuvres poétiques de Paul Verlaine, que je n’avais pas du tout apprécié à dix-sept ans, alors que j’admirais Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont. À l’époque, je crois que je n’avais, pour tout dire, pas compris grand-chose. Aujourd’hui, avec plus de maturité et du recul technique, je vois bien ce qui fait la place de Verlaine dans notre histoire poétique, par exemple sa virtuosité technique dans Romances sans paroles, où il invente de nouveaux procédés prosodiques. Je le respecte, mais je ne l’aime toujours pas.


Quand on n’aime pas une œuvre, on le justifie souvent beaucoup moins facilement que lorsqu’on l’aime. Faisant travailler mes élèves sur des « cahiers de lecteur » où ils doivent donner leur avis argumenté sur des œuvres lues, je le vois bien : quand ils disent n’avoir pas aimé une œuvre, c’est la plupart du temps parce qu’ils ne l’ont pas comprise. À dix-sept, je n’ai pas aimé Verlaine car je n’avais pas compris. À trente ans, il me semble l’avoir compris, mais je n’aime toujours pas.


Pour Poèmes saturniens, sans doute est-ce l’aspect bigarré, de bric et de broc de ce recueil de jeunesse, que toute l’histoire critique s’accorde à trouver mal fichu, bien que touchant, puisque les chefs-d’œuvre côtoient les exercices scolaires. Pour Fêtes galantes, sans doute est-ce mon peu de goût pour la Commedia dell’Arte et les oeuvres de Watteau. Pour La Bonne Chanson et Sagesse, sans doute est-ce l’aspect un peu poussif de Verlaine dès qu’il essaie de se convaincre lui-même (d’être amoureux, d’être croyant). Mais pour Romances sans paroles ? Mystère.


Il y a ce moment culte de la poésie française : Rimbaud et Verlaine, en fuite, renouvellent de fond en comble la prosodie dans leur caravane, entre deux beuveries et avant que Verlaine ne finisse en prison et Rimbaud en Abyssinie. Mais là où Rimbaud descend aux enfers pour composer Une Saison en enfer et Illuminations, Verlaine rêvasse en regardant le brouillard sur le Styx. Le meilleur de Rimbaud est en prose ; Verlaine n’a pas sauté le pas. Après Romances sans paroles, il manque quelque chose.


Mais tout de même, pourquoi Romances sans paroles n’a-t-il toujours pas gagné de place dans mon panthéon personnel, comme on dit, malgré son indéniable réussite ? Est-ce la personnalité de Verlaine qui m’énerve, une sorte d’inconscient qui voudrait que les gémissements lyriques d’un type médiocre et violent ne me touchent pas ? Pourtant il m’arrive d’adorer des œuvres d’artistes autrement plus « problématiques », comme on dit. Cependant le lyrisme et les aspects biographiques cités dans les œuvres mêmes font que la recherche de compassion est une des données de ses poèmes… Est-ce que les innovations prosodiques me sembleraient finalement annexes dans la lecture d’un livre de poésie, le fond (qu’on l’appelle « contenu » ou « vision ») primant la forme, comme si une telle distinction avait un sens ? Je ne sais pas. Je ne sais pas ce que moi-même je cherche dans la poésie, voire dans les livres en général. Je n’ai pas de système, de grille de lecture toute faite, j’erre, et c’est pourquoi je ne parviens pas à dire pourquoi je n’aime pas les livres de Paul Verlaine.


Pas ses livres, mais certains de ses poèmes, tout de même. Et si je relis, aussi, c’est parce que je le propose à mes 3e cette année. Romances sans paroles, donc, et une petite anthologie avec d’autres de ses poèmes. Pourquoi Verlaine, malgré tout ? Parce que, l’année dernière, parmi les poèmes que j’ai proposés à l’analyse, c’est Verlaine qui a le mieux « marché », comme on dit : compréhension et intérêt des élèves, donc plus de facilité à rentrer dans les questions interprétatives. Et puis, tout de même, il y a de beaux poèmes ; c’est déjà quelque chose.

4 réflexions sur “Note sur Verlaine

  1. C’est toujours un plaisir de lire vos topos. Connu une évolution semblable à l’égard de Verlaine, sans parvenir à l’élever au rang de Rimbaud ou Baudelaire, ou même Apollinaire. Certains de ses poèmes, sans juger les recueils dans leur ensemble, sont lumineux. Vous savez sans doute que Léautaud (il en parle, je crois, au début de son Journal et dans les entretiens avec R. Mallet), le considérait comme le plus grand, pour sa musicalité.

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    1. Oui, Verlaine a été considéré hautement par Léautaud et par bien d’autres, pour des raisons qui me semblent rationnellement tout à fait valables : sa musicalité est en effet prodigieuse, notamment dans Romances sans paroles. Mais j’ai beau l’avoir intégré à ma pensée, cela n’entre pas dans mon sentiment. Content de voir que je ne suis pas le seul à avoir vécu cette évolution.

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  2. « Pourquoi Verlaine, malgré tout ? » (sourire)²

    Itou, Verlaine ne me touche pas.
    Il me semble qu’un voile sépare l’être et l’écrit.
    Virtuose ne suffit pas.
    L’essentiel (point de vu personnel) de la poésie n’y est pas dans la sienne … ou peu.
    L’agilité de la plume l’emporte et gomme tout écart possible, voir maladresse apparente.
    Breton aurait pu dire (mais ne l’a-t-il pas fait) « trop pensé de la tête et de la main » lui qui savait le faire de la badine..

    C’est pour ces raisons que Verlaine est plus « comestible » pour des élèves (actuels) de 3èmes
    je ne sais si Daumal, Lecomte et consort l’ont trouvé à leur goût (sourire)²²² ni plus prêt de nous André Dhôtel.

    Merci pour cette page autour de celui auquel on (en minuscule) doit (« Les poètes maudit ») une certaine lisibilité de l’œuvre de Tristan Corbière.

    « Il se tua d’ardeur et mourut de paresse.

    S’il vit, c’est par oubli ; voici ce qu’il se laisse :

    Son seul regret fut de n’être pas sa maîtresse. »

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