Poésie du dimanche (2) : Laura Vazquez, « Le Livre du large et du long ».

L’évaluation sociale de la réception d’un livre de poésie contemporaine comprend plusieurs paliers. La plupart de ces livres fonctionnent comme des « versions d’entourage » : quelques recensions dans des blogs duquel l’auteur est proche, plus souvent une recension de la revue autour de laquelle il gravite. Le deuxième palier est celui d’une plus large reconnaissance par les pairs : un prix (prix Mallarmé, ou autre) ; présence dans plusieurs revues, multiplication des présentations sur les blogs et les réseaux sociaux ; un article dans Diacritik (souvent par Christian Rosset) et dans L’Humanité (la chronique d’Alain Nicolas) ; parfois, pour les heureux élus, un passage dans le « Lundi poésie » de Libération. Le Livre du large et du long de Laura Vazquez a atteint le troisième palier : Goncourt de la poésie, présence dans des titres traditionnels moins ouverts à la poésie, comme Le Monde ou Sud Ouest, en plus d’AOC et Télérama. Le livre a été abondamment commenté sur les réseaux à sa sortie, c’est ainsi que je pus assister à un débat classiquement pénible sur Facebook, à base de l’opposition entre « c’est mal écrit » et « c’est du génie », qui se transforma rapidement en « vous aimez parce que vous êtes un sale wokiste » face à  « vous n’aimez pas parce que vous êtes un sale réac ». Les romans suscitent souvent de telles passions moroses, plus rarement les livres de poésie, aussi ma curiosité était-elle piquée. (On verra que les termes de cette opposition numérique étaient bel et bien stupides et très en-deçà du propos de l’œuvre, je préviens d’emblée pour qu’on évite de croire que j’aime ce genre de réduction.) De même que Perdre Claire de Camille Ruiz chroniqué la semaine dernière, il m’a été offert à Noël par Anaïs.

Le livre est constitué d’une invocation initiale, puis de cinq parties. La disposition et la prosodie divergent selon les parties, bien que cela n’apparaisse pas au premier coup d’oeil. L’invocation est la cinquième partie se répondent parce que ce sont les seules à contenir de la ponctuation. La première partie contient un grand nombre d’élisions du -e-, souvent quand celui-ci devrait ne pas être prononcé du fait de sa présence devant voyelle (« je jur et j’ai juré », « je cherchais une forme comm / »), mais pas toujours (« Dieu est chauv mais ses cheveux se multiplient »), cela en plus du « encor » classique ici remotivé. La deuxième est construite autour des « je » et des « là » qui le parsèment, formant souvent un monostiche entier. La troisième contient le plus de « cycles ». Le quatrième contient le plus de monostiches (un vers sur toute la page), formant souvent des cycles également.

Cette variété formelle ne frappe pas au premier abord, car le projet est très uni, génériquement et thématiquement. Génériquement, parce que l’invocation initiale institue le texte comme épopée. Référence à Homère, plus tard à Dante, prologue se terminant par « Ici commence l’aventure ». Au début de la quatrième partie (page 278), c’est le modèle de la tragédie qui est convoqué. Cinq actes, donc : exposition ; montée des périls ; point d’acmé ; péripétie ; dénouement (mort). Ça se tient. Mais tout ceci est aussi convoqué ironiquement, ça fuit de partout : le vieux réac qui disait « c’est mal écrit » dans la conversation Facebook pensait vraisemblablement aux mots familiers qui parsèment l’ouvrage, et sont fortement marqués dès l’invocation (« Mes gros, mes grosses, mes sœurs et compagnies / (…) C’est vrai, sa mère. ) Il y a des gros mots, une citation de Monique Wittig en exergue, ça parle du corps féminin, en bref certains non-lecteurs crieront au wokisme en s’arrêtant à la page 21 ; mais ceux-là, on les emmerde, passons à autre chose.

Le thème fondamental est probablement le corps dans sa matérialité. Atomes, molécules, organes, fluides, sang : ça coule, ça macère, ça entre en putréfaction. On entre dans le corps, ce n’est pas joli, donc la poétique du corps en putréfaction ne peut pas être une poétique classique. Celle-ci est convoquée, parce qu’on utilise de la poésie : on s’inscrit donc, qu’on le veuille ou non, dans une histoire poétique, qu’on doit tordre pour dire le phénomène nouveau, autrefois caché, perçu comme vil et non-poétique. Rendre poétique ce qui n’était pas perçu comme poétique est le travail de fond de la poésie contemporaine depuis plus d’un siècle. Le lecteur conservateur devrait plutôt être content, -mais, malgré le succès médiatique dont j’ai parlé au tout début, il n’y a pas eu d’article dans Le Figaro.

Dans cette veine, on pense à Michaux, dont la prosodie n’a néanmoins absolument rien à voir, mais qui s’intéressait lui aussi aux flux, aux veines, dans des délires hallucinatoires. On pense bien sûr à Antonin Artaud, plus largement au surréalisme, mais plus particulièrement aux femmes surréalistes, qu’on n’en finit pas de redécouvrir, -on pense surtout à Unica Zürn. Pour une épopée fragmentaire, faite de collage, vient le nom de William Carlos Williams, du Printemps et le reste à Paterson, avec là encore une prosodie et des thèmes qui n’ont rien à voir (Williams est visuel, Vazquez est tactile ; Williams colle à la 3e personne, Vazquez à la 1re). Sans parler des références plus explicites : la texture (Derrida) mentionnée à deux reprises, le corps sans organes (Deleuze et Guattari) de même.

J’en arrive enfin à ce qui m’intéresse le plus : le collage et la syncope. Le recueil procède par collage : les strophes sont discontinues, se répondent parfois mais sans structure chorale, plutôt des entrechocs, des effets de distorsion. C’est ce qui déroute, ce qui fait qu’on ne peut pas réellement parler d’épopée (l’article d’Alain Nicolas sur le livre s’attache plus particulièrement à ce phénomène, et j’y souscris), ni de tragédie, puisque la notion même de narration est peu opérante. L’invocation initiale, la mention de la tragédie au début de la quatrième partie se délitent peu à peu dans les flux verbaux, qui fuient de partout, ne se laissent pas domestiquer. Plus rarement le collage se manifeste dans le vers lui-même : la plupart des vers proposent un énoncé, c’est le vers suivant ou la strophe suivante qui fournissent la syncope.

Plus surprenant peut-être au sein de la poésie actuelle (mais je me trompe peut-être, peut-être est-ce un trompe-l’œil lié à mes obsessions de lecteur), c’est le « je » qui assume toutes les actions, qui est omniprésent. Le personnage qui parle est tantôt monstrueux, tantôt touchant, mais bien plus souvent monstrueux et cruel. L’autrice nous avertit néanmoins qu’elle rit beaucoup en écrivant ses poèmes, et un passage de la page 183 nous informe :

mes gros mes grosses

vous pensiez que Le livre du large et du long

est cruel

mais Le livre du large et du long est à péter

de rire

il vous raconte une blague

La première section du livre 3, « Les proverbes / les conséquences » contient en effet une suite de proverbes détournés, un peu à la manière des Poésies de Lautréamont. Ce dernier fonctionne bien comme intertexte majeur (malgré, là encore, des problèmes stylistiques radicalement différents) : un monde cruel, avec du sang et de la violence partout, mais une ironie un peu guillerette derrière, l’art de la blague potache, du côté weirdo, un peu comme les blagues au-milieu des films de David Lynch.

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Là encore, ce ne sont qu’hypothèses et impressions, sans aller vers la question de la création. « Quelles étaient les intentions de l’autrice ? » apparaît une nouvelle fois comme une question creuse : on n’en saura jamais rien. Je ne parle que depuis mes obsessions de lecteur et de scripteur. Ici, ce qui m’a intéressé, ce sont deux éléments : l’inscription dans la tradition et la pratique du collage. Deux éléments centraux dans de très nombreuses pratiques contemporaines. Comment est-ce qu’on se positionne par rapport à ce thème vague et irritant qu’est « l’histoire de la poésie » ? Laura Vazquez ne propose pas une table rase, mais un rapport d’absorption et d’ironie. Le je poétique est une sorte de monstre innommable qui aspire tout, délire et régurgite : tout comme nous, lecteurs. Tout est informe parce que le corps, malgré les grands discours médicaux, est une bouillie informe. Les personnages de médecins et scientifiques sont d’ailleurs nombreux dans le livre, et semblent tout aussi informes que leur objet d’étude. Il y a des pompes, des fuites, mais celui qui les observe est aussi constitué de pompes et de fuites.

voici l’histoire d’un roi

le roi cruel faisait couper ses ennemis par

le milieu du corps

les enterrait vivant la tête en bas

le roi jetait

ses ennemis dans de grands bains de poix

bouillante

mais le roi

aimait ses chiens et chiennes

et pour les éduquer

il se blessait lui-même

quand le roi se blessait

c’était comme s’il blessait ses chiens et ses chiennes

le roi se blessait

les chiens hurlaient les chiennes hurlaient

le roi disait quand je me blesse je blesse mes

chiens mes chiennes car je les aime

je les élève au rang de roi 

Petite historiette cruelle parmi d’autres (p. 175) : violence d’un roi, figure masculine et politique, mais il n’y a pas de clef donnée : les chiens et chiennes ont-ils raison de hurler quand le roi se blesse ? Le roi fait-il preuve d’humanité par son auto-mutilation, ou d’une cruauté encore plus perverse ? Faut-il y voir un apologue sur la poésie ? Dans ce cas qui est le roi (l’auteur ? Ou à l’inverse le lecteur?), qui sont les chiens (les lecteurs ? Ou au contraire les auteurs?) ? Est-ce le vers qui hurle parce qu’il est mutilé ?

Nous en resterons avec ces questions puisque, la grande morale du Livre du large et du long, c’est que nous ne savons pas bien lire. Plaquer des discours, faire de la rhétorique est le contraire de la poésie. La poésie, c’est ce qui pose les plus vastes questions. Larges et longues questions, donc, auxquelles le livres, bien heureusement, ne donne pas de réponse.

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