Intelligence superficielle

Nous avons tellement lu de science-fiction que nous n’abordons plus la réalité matérielle des nouvelles technologies. On voit une avancée de l’ « intelligence artificielle », on pense à HAL dans 2001, l’odyssée de l’espace ; on voit une technologie de surveillance, on pense à 1984 ; on voit une question liée à la génétique, on pense au Meilleur des mondes. Il est vrai que ces œuvres ont une utile fonction d’alerte : attention à telle ou telle dérive. Cependant, on en use souvent mal, on les utilise pour ne pas penser au fond : que sont ces nouvelles technologies ? qui les produit ? pour quel public ? dans quel but ?


Par exemple, dans le cas de « l’intelligence artificielle », un torrent d’âneries se déverse chaque jour. Chacun s’excite sur les mauvaises questions morales. On fait comme si des questions de conscience allaient se poser pour ChatGPT (sur le modèle d’HAL, dans l’œuvre du duo Clarke-Kubrick), alors que pas du tout. ChatGPT n’est pas une « intelligence ». C’est un logiciel qui pompe des données et répond la réponse la plus plausible à des questions, en fonction des données disponibles. C’est tout.

D’autres technologies d’intelligence artificielle existent. On m’a notamment parlé de leur utilité pour les modèles météorologiques, cela a l’air très intéressant. Les travaux pour améliorer le machine learning sont aussi dignes d’intérêt. Quant à l’horizon d’une conscience robotique, on peut continuer d’en rêver, mais ce n’est pas le sujet aujourd’hui.


Ce à quoi on donne le nom d’ ‘ »intelligence artificielle », dans les médias, concerne essentiellement les intelligences artificielles génératives, en particulier ChatGPT. Ce qu’on peut dire en analysant froidement cet outil, c’est :


1° ChatGPT est d’abord un logiciel de plagiat. Il pille des textes et les copie en les réagençant selon la question posée.


2° Son fonctionnement même nécessite de piller des données en ligne, y compris des œuvres sous copyright. ChatGPT est donc fondamentalement immoral et s’abstrait des lois actuelles.


3° Son fonctionnement nécessite une consommation électrique énorme, liée à l’usage des serveurs. À court-terme, l’utilisation massive de l’IA met en danger l’environnement.


4° L’usage principalement fait, dans notre société, de l’intelligence artificielle est celui de la triche. Triche scolaire, d’abord, rendant encore plus impossible qu’avant le moindre devoir maison. Cela participe à l’abrutissement généralisé, dont on se demande parfois s’il n’est pas organisé. (Il l’est, et justement par les gens qui se font toujours semblant de se plaindre de la baisse de niveau.) On voudrait même l’utiliser dans l’éducation ; la tentative du logiciel MIA, ce projet de Gabriel Attal, parmi d’autres projets hors-sol et mal fichus, nous en montre les résultats : une banque d’exercices unanimement considérée comme inefficace. On y songe en haut lieu pour remplacer les professeurs : comme on n’arrive plus à les recruter faute d’argent (on a tout donné aux actionnaires, il ne reste plus rien pour éduquer), on pourrait les mettre devant un IA qui s’adapterait à leur difficulté. C’est tout à fait insultant : c’est croire que les enseignants sont des machines à faire des exercices, n’accompagnent pas le travail avec les élèves. On est content parce qu’on a dit « auto-formation », ça a l’air émancipateur, mais le résultat qu’on voit, par exemple avec PIX (le logiciel sur lequel les élèves travaillent pour apprendre le numérique), c’est que les élèves n’apprennent rien. Avec juste des vidéos, et pas une personne pour réexpliquer, répondre aux questions précises et aux besoins spécifiques, ça ne marche pas. Les élèves qui savent déjà trouvent les bonnes réponses, les autres finissent par être « certifiables » à force de cocher au hasard.


5° Ses réponses sont une bouillie consensuelle et ses images sont invariablement moches.


C’est ce dernier point qui éclaire le mieux l’engouement pour cette « intelligence artificielle », notion dont on aura compris pourquoi je la mets entre guillemets, préférant le terme « logiciel de plagiat », proposé par Noam Chomsky pour qualifier ChatGPT. En effet, la bouillie consensuelle et des images moches sont le coeur même des productions de nos gouvernants et chefs d’entreprise actuels. ChatGPT leur renvoie leur propre image, en beaucoup plus efficace car beaucoup plus rapide. ChatGPT est l’outil rêvé des hauts fonctionnaires et des consultants en cabinet de conseils : il peut produire en quelques secondes les mêmes texte de gloubi-boulga stupides qu’ils produisent habituellement. Ces deux métiers consistent en effet pour l’essentiel à enchaîner des réunion inutiles, pondre des rapports tout aussi inutiles et ensuite sniffer de la coke dans des soirées corporate, tout cela pour trois fois le salaire moyen. Ils sont bêtes comme une réponse de ChatGPT, il est normal qu’ils admirent ChatGPT.


J’en arrive donc au lien entre mes deux derniers points. Répandre ChatGPT dans le grand public est une idée formidable pour que plus personne n’apprenne, ni sache écrire ni réfléchir. Nos gouvernants peuvent en effet difficilement comprendre qu’on puisse vouloir réfléchir et créer, quitte à avoir un salaire de prof ou d’intermittent du spectacle, -gouvernants qui ont arrêté de penser dès après leurs études, qui ne leur ont pas servi à devenir intelligents, mais simplement à monter à une place depuis laquelle ils pourraient arroser le reste du monde de leur condescendance. Ces gouvernants, donc, ont pour objectif de ne plus avoir du tout à travailler ; ils ne travaillaient déjà pas beaucoup, mais maintenant que l’IA va pouvoir écrire leurs rapports, ce sera encore mieux. Pour justifier leurs salaires et leur domination, il faut donc que les pauvres s’abêtissent, n’aient aucun moyen de s’émanciper. L’IA générative est un appât formidable : regardez comme c’est facile ! N’apprenez plus rien, l’IA fait à votre place ! Plus besoin de savoir ou de créer, tout peut être mieux fait que par un humain !


Ainsi, nos classes dominantes pourront réaliser les deux activités à leur mesure : faire travailler ChatGPT le jour et, le soir, « méditer en pleine conscience », c’est-à-dire ne plus penser et ne plus juger. Cela leur permettra d’atteindre leur idéal, à savoir devenir d’admirables mollusques. Ne pas penser, ne pas juger, et le faire avec la joie de dominer le monde. Quel paradis. S’ils aiment tant l’intelligence artificielle, c’est parce que leur intelligence était déjà, depuis bien longtemps, superficielle.

3 réflexions sur “Intelligence superficielle

  1. Deux idées fortes que je trouve très juste :

    ChatGPT n’est pas une « intelligence ». C’est un logiciel qui pompe des données et répond la réponse la plus plausible à des questions, en fonction des données disponibles. C’est tout.

    Ainsi, nos classes dominantes pourront réaliser les deux activités à leur mesure : faire travailler ChatGPT le jour et, le soir, « méditer en pleine conscience », c’est-à-dire ne plus penser et ne plus juger.

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  2. Diviser pour mieux régner, rendre les humains dépendant de toutes sortes de machines pour qu’ils en oublient ce que sont les sentiments, la compassion, réfléchir, penser… etc
    De moins en moins de contact humain. Tu fais ton épicerie, tu payes à une machine. Tu vas à la banque, le guichet automatique te sert. Bientôt, à l’hôpital, un robot sera là pour toi.
    Bref, je m’ennuie du temps où les gens étaient libre de contrôler leurs vies face à eux même, non pas des machines qui viennent interférer dans leur cerveau et leurs habitudes.

    Je viens d’écrire ma réponse rapidement, sans l’aide de l’IA…j’ose espérer que je ne laisserai pas trop de coquilles.

    Amitiés, et j’ai aimé vous lire sur ce sujet.

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