Je regarde la taille des fichiers ouverts pour 2025 sur mon ordinateur et constate qu’en termes de pages, le volume de ces deux derniers mois est sans doute le plus important sur ces bientôt seize années d’écriture. Est-ce une bonne nouvelle ? Difficile à dire. Avoir une ligne éditoriale (journal d’avancées du mercredi / chronique de poésie contemporaine du dimanche) empêche l’angoisse de la page blanche. Est-ce que j’y perds en spontanéité ? Pas vraiment, puisqu’il y a à côté le cahier noir acheté chez Action où je lâche des bribes, ébauches, bouts de phrases et d’idées, qui sont l’essentiel de ce que j’ai produit durant toutes ces années.
Jeudi 13 février, nous voyons The Libertines en concert, près de Genève. Grand plaisir d’y être, à deux et avec des amis. C’est la quatrième fois que je vois Peter Doherty en concert (deux fois seul, une fois avec Babyshambles, et désormais avec The Libertines). Le début du concert était catastrophique : problèmes de son, micro de Doherty rendant peu sa voix et, quand on eut sa voix à volume normal, on put constater qu’il chantait hors rythme, visiblement défoncé ou épuisé. Le concert a néanmoins pris son envol, grâce au vrai leader du groupe, à savoir Carl Barât. On oublie trop Barât, parce qu’il n’a pas été en Une des tabloïds suite à ses frasques, a eu moins de succès dans sa carrière solo, et est moins engageant avec le public, auquel il n’a d’ailleurs pas adressé la parole. Il a néanmoins gardé une forme olympique, jouait extrêmement bien, chantait bellement et avec énergie. Dans la première partie du concert, il me rappela Ewan McGregor dans La Revanche des Siths, cherchant à sauver le film avec l’énergie du désespoir ; dans la deuxième partie, bien meilleure, on fut enfin transportés. On pardonne même à Peter : il est venu écouter le musicien qui les précéda avec son bébé dans les bras, et il a joué en chaussures orthopédiques, donc on lui pardonne.
Vendredi 14, il fallut faire cours avec la tête dans le saut. Ça ne s’est pas vu, j’ai demandé confirmation à l’AESH présente dans ma salle ; je parviens encore à faire illusion. Restaurant pour la Saint Valentin, puis film le soir. Nous regardons Julie (en 12 chapitres) de Joaquim Trier en nous demandant pourquoi nous regardons systématiquement des histoires de couples horribles à la Saint Valentin. Le lendemain nous regardons Yannick de Quentin Dupieux, ça nous détend. N’ayant toujours pas reçu l’opus d’Aurélie Foglia que je souhaitais lire pour la chronique du dimanche, je termine ma relecture de Roberto Juarroz et développe mes impressions. L’article s’écrit de lui-même. Mis à part le fait que le correcteur orthographique transforme sans cesse « Roberto » en « Robert », aucun souci majeur d’écriture.
En parallèle, je lis La Trêve de Primo Levi, trouvé en boîte à livres. C’est un chef-d’œuvre. Dans la littérature concentrationnaire, on pense souvent au récit du passage au camp ; et d’ailleurs, quand on pense à Primo Levi, on pense d’abord à Si c’est un homme. La Trêve travaille un thème qui me touche particulièrement : le retour du camp. Le chef-d’œuvre du genre est vraisemblablement Mesure de nos jours, le dernier tome de la trilogie de Charlotte Delbo sur Auschwitz, où elle raconte les différents retours de ses camarades survivants, -chaque retour fonctionnant comme une sorte de conte cruel. Mais La Trêve se concentre uniquement sur le voyage de retour : de camp de réfugiés en camp de réfugiés, dans l’anarchie de la Pologne conquise. Peu à peu, le genre dominant devient le roman picaresque : le narrateur arrive dans un camp, fait de nouvelles rencontres, doit se débrouiller pour trouver des vêtements et de la nourriture. Tous les personnages sont exceptionnels : entre le Grec de Salonique avec qui il forme une sorte de duo Quichotte/Pança, puis les Italiens qui, dès qu’ils sont remis du typhus, ne pensent plus qu’à courir la polonaise, les soldats russes bourrés toute la journée, on rit. On rit beaucoup, même, au-milieu des ruines de l’Europe. Désespéré, Primo Levi l’est toujours, dans ce livre, mais le monde est bien trop grotesque pour qu’on puisse ne pas rire, -de cela aussi, on pourrait désespérer, mais on est trop occupés à pouffer. Ce mélange de rire franc et de désespoir profond, c’est la marque de la littérature que j’apprécie le plus, et qu’on trouve souvent chez les auteurs espagnols, mais aussi les quelques hongrois que je connais, et quelques italiens aussi. (Chez les Français, les Allemands et les Anglais, le grotesque est souvent bien lourd, il est désespérant par lui-même, alors que chez les Espagnols le grotesque est franchement drôle, alors qu’il côtoie le désespoir.)
Le week-end et le début de semaine sont ensuite frappés par un tunnel de copies. Le but : s’en débarrasser pour avoir des vacances tranquilles. Mardi soir commencent les problèmes, que j’associe d’abord à la fatigue, avant de comprendre, seulement le mercredi en rentrant du travail, que tout ceci a débouché sur une gastro en terre cuite. Je ne m’appesantirai pas sur l’étendue de la maladie et ses conséquences, j’aime bien le faire à l’oral avec mes amis, mais ce serait probablement trop en décalage avec les attentes du lectorat d’ici, habitué à mes rêveries d’intello perdu dans l’éther. Bref, je n’ai publié ceci mercredi ni jeudi, car je ne sortais du lit que pour foncer aux toilettes. Ce vendredi, c’est passé, ne reste que le mal de tête et les courbatures. Hourra, c’est les vacances ! Mais il reste plein de copies… On avancera mieux la prochaine fois.
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L’article fut publié le 21 février mais, pour des raisons qui m’échappent, n’est pas apparu dans le fil de lecture des abonnés WordPress. Je retente donc une publication le lendemain. Si vous me lisez, c’est que le problème est résolu ; et si vous ne me lisez pas, eh bien, le problème existe toujours, mais vous n’en savez rien.
lu
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