Avancées (10) : 5 mars 2025

Premières incartades hors de la rigueur initialement voulue : j’ai sauté ce journal d’avancées pendant une semaine et la chronique de poésie contemporaine pendant deux semaines. On me pardonnera d’avoir été malade, et puis j’ai ensuite compensé par un certain nombre d’articles avec des pensées plus éparses, comme je préfère les faire. Beaucoup lu, beaucoup écouté d’albums, beaucoup vu de films.

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Je continue tranquillement d’avancer sur la page Wikipédia de Heiner Müller. Il y a ce problème : j’ai chez moi seulement deux sources livresques, et qui, choisissant un angle non biographique, permettent peu de combler les lacunes, justement, de la partie biographique. J’en profite pour saluer le travail de Jean Jourdheuil : son article, dans la revue Europe, sur les premières pièces de Müller et sur l’historique de ses ennuis avec la censure en Allemagne de l’est est d’un immense intérêt.

Plusieurs choses m’ont intéressé chez Heiner Müller. Dans son écriture, bien sûr : la syncope, le téléscopage, la volonté de proposer une dramaturgie démontant pièce par pièce les dramaturgies habituelles. Ceci provenant d’une nécessité historique : on ne peut plus écrire traditionnellement dans « les ruines de l’Europe », c’est-à-dire après 1945 ; on ne peut pas écrire traditionnellement en Allemagne de l’est, car ce serait de facto s’aligner sur le pouvoir dictatorial. Même souci chez Imre Kertész du côté hongrois, avec le phénomène plus grave que Kertész est lui-même un survivant des camps.

Aujourd’hui, il semble évident que ces deux auteurs ont moins de célébrité qu’ils n’en ont eu dans les années 1990. Durant cette décennie, la découverte des auteurs de l’est a suscité un fort engouement. A partir des années 2000, l’engouement se délite. Ces temps-ci, la tendance va plutôt à l’effacement : tout ce qui s’est passé à l’est pendant le « rideau de fer » sombre dans l’oubli. Les sociétés sont passées à autre chose, on met plus ou moins « l’expérience communiste » au tombeau, dans le vague empire du mal absolu, mais sans réflexion possible sur ce vaste échec, l’un des plus grands qu’ait connu cette chose qu’on appelle parfois « civilisation ». Et puis, aussi, ce sont des auteurs difficiles : leurs œuvres n’ont pas un début, un milieu et une fin claires ; syncopes, ellipses, brachylogies sont légions ; les références littéraires et philosophiques sont innombrables. C’était un autre régime historique et un autre régime littéraire. Moi, je crois qu’on n’a pas encore assez travaillé sur les échecs monstrueux du XXe siècle, et qu’on n’a pas encore assez travaillé la littérature dite « complexe », que la suprématie actuelle du roman à action simple demeure un vertige commercial et pas une tendance profonde. Je me trompe sans doute, puisqu’on n’est pas apte à juger de son époque, -on s’insère dans des devenirs qui mènent peut-être à des impasses, -mais, en arrivant à une paroi du labyrinthe, on a au moins cartographié une partie du labyrinthe.

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Avant-hier, naviguant au hasard des playlists Deezer, je retombe sur le nom de Dizzy Gillespie. Une révélation négative s’offre à moi : je ne peux me souvenir d’avoir écouté aucun morceau de Dizzy Gillespie. Pourtant, je connais le nom, je sais que je devrais en avoir écouté, mais non. Je comble donc ce manque en enchaînant les albums, frénétiquement. Cela forme une bonne bande-son pour écrire à la fois légèrement et rageusement, -ou pour organiser une révolution.

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Pour ce dimanche, je lis Sonnets de la bêtise et de la paresse de Bertrand Gaydon. J’ai l’impression de n’écrire dessus que des banalités, ou alors de pondre des tartines inutilement savantes sur le sonnet, -que voulez-vous, j’ai fait des mémoires de master sur des sonnets du XVIe siècle, je peux difficilement faire comme si j’entrais benoîtement dans l’œuvre, ce qu’il faudrait pourtant faire, pour mieux aborder l’envergure de la lecture nouvelle. Toujours ce problème : apporter des lumières par des références externes jette parfois de l’ombre.

La meilleure réponse est sans doute la poétique. Dans mon cahier noir Action, j’ai écrit quelques dizains où je mélange l’intertexte de ces sonnets gaydoniens et une relecture de Maurice Scève. Mais je suis tout sauf certain que ce soit bon, et par ailleurs le dizain revisitant Maurice Scève est une activité déjà accomplie par James Sacré ; laissons donc cela de côté. Cela m’a au moins obligé à retravailler la coupe et la rime, que j’ai souvent négligées ; même à trente ans, on continue les exercices d’écriture.

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Cela m’a amené à ne pas avancer dans la lecture des Raisons de l’art de Jacqueline Lichtenstein. Les réflexions esthétiques attendront donc un peu. Je lis trop de choses en même temps : Marcel Proust, Léon Tolstoï… Mais, quand je me concentre uniquement sur un seul domaine, je m’ennuie. La difficulté est de trouver un juste milieu.

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