Dans le champ contemporain, les titres contenant un nom de forme apparaissent sporadiquement, et semblent s’imposer quand il y a reprise d’une forme classique : ainsi des Élégies d’Emmanuel Hocquard, des Odes dérisoires d’Olivier Barbarant, et de bien d’autres. Quand on tombe sur le titre Sonnets de la bêtise et de la paresse, notre horizon d’attente est nettement fixé : gageure de la reprise d’une forme ancienne, scolaire, qu’on a l’impression de connaître en détails, mais reprise sur un tour léger, parodique, humoristique. Sans doute cela marche-t-il pour la première partie, composée des seize « sonnets de la bêtise », -mais la postface nous invite à y voir un « art poétique aporétique », et même sans cela nous aurions été invités à lire les sonnets plus attentivement. Les 48 « sonnets de la paresse » forment néanmoins un massif bien différent, dont l’abord déjoue les premiers sentiers, amène vers d’autres horizons. La postface enfin, pose en prose des éléments réflexifs, en explicitant certains déjà présents dans les sonnets eux-mêmes (surtout ceux de la première partie), en avançant d’autres.
Bertrand Degotte, au début de sa recension pour le site Sitaudis du présent livre de Bertrand Gaydon, note la ressemblance des couvertures de la collection S!ng, du Corridor bleu, avec le cahier d’écolier. L’association est riche (voulue ou pas, il faudra demander à Pierre Vinclair, qui la dirige), puisque l’auteur des présents sonnets affirme dans sa postface que le travail du sonnet lui est d’abord apparu comme un exercice, qu’il qualifie ironiquement de « rite initiatique auto-infligé » et de « certificat d’aptitude à l’exercice de la poésie » (il y a syllepse sur le mot « exercice », je le note par pur plaisir). Exercice triple, donc : une première partie qui en justifie l’usage, avec ironie mais pas seulement ; une deuxième partie qui utilise le sonnet pour arpenter divers chemins ; une postface qui propose un retour sur expérience.
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Le sonnet est une forme qui fuit de partout. Il y a quatorze vers, un schéma de rimes contraint, une césure contrainte, mais depuis toujours les poètes jouent avec, non seulement prosodiquement (enjambements, troubles dans le sizain), mais surtout thématiquement : le sonnet doit chuter, les tercets étendent ou inversent ou déplacent les quatrains, le paradoxe jaillit. Faire des sonnets ironiques, paradoxaux, aporétiques, c’est remettre au goût du jour une structure latente même dans le sonnet ancien ; bref, comme n’a pas dit un poète, « rupture dans la continuité ».
De même que Pierre Vinclair notait que la distinction heuristique entre « sonnet naïf » et « sonnet réflexif » ne marchait pas pour Contrebande de Laurent Albarracin, elle ne marche pas ici. On a un sonnet, on peut en faire l’étude formelle et thématique, mais l’intéressant est justement dans ce qui échappe aux classements critiques. Cela vaut pour la première partie, les seize « sonnets de la bêtise » : va-t-on les qualifier de comiques ou d’ironiques ou de légers, ou faire le pari du sérieux (tout le temps ? à quels moments ? selon quels critères ?) ? La question est bien plus tôt : qui ou quoi est « bête » dans cette histoire ? L’auteur qui avoue faire mumuse avec la forme ? (Mais tous les « aveux » sont ici nécessairement légers, donc soumis à caution.) Le sonnet lui-même ? L’application d’un discours humoristique à une forme historiquement sérieuse ? Tout cela nous mène à des fausses routes. Le plus bête, dans l’histoire, c’est sans doute le lecteur critique, en l’occurrence moi-même, -ce n’est pas nouveau, c’est le huitième épisode de ces chroniques, et à chaque je suis obligé de noter à quel point cette activité critique confine à la bêtise, -mais je suis comme Bertrand Gaydon le dit de lui-même dans sa postface : je pratique un rite initiatique auto-infligé, et après tout, c’est « distrayant » (p. 80).
Le premier et le dernier des sonnets de la première partie insistent sur cela, mais là encore, de manière légère. Le premier sonnet est trouvable en ligne puisqu’il est indiqué en quatrième de couverture de l’ouvrage, certes une belle entrée dans un recueil, qu’on pourrait mettre haut dans un « top des meilleurs premiers poèmes d’un recueil ». Je renvoie notamment au premier tercet, « Le soussigné lecteur renonce à exister ; / Il accepte par la présente, sans pester, / De servir à l’auteur de proie, de boursouflure »… Le dernier propose lui aussi un envoi ironique :
Hypercrite lecteur, ton avis m’intéresse !
Afin d’améliorer ma performance, afin
De t’offrir un service encore plus affin,
Rends hommage à ma gloire ou blâme mes faiblesses.
Sur une échelle allant de un à dix, confesse
Si le présent recueil a rassasié ta faim
D’esprit, de belle ouvrage, et surtout et enfin
Si tu loueras l’auteur sur Twitter et Bookface.
Donne ton opinion, car c’est toi le client,
Encense bien l’auteur et donne-lui des likes
Si ses alexandrins ont la classe du Lac,
Mais si en l’occurrence on doit parler de flaque
(Comme je le crains fort), sans aucun faux-fuyant
Balance ton poète, et ses vers archi-chiants.
Oui, ça fuit de partout. Baudelaire et Lamartine ; « ton avis m’intéresse ! » qui peut être pris au sens de « cause toujours » ; les termes managériaux de « performance », « client », « service » au-milieu de la poésie, souvent considérée aujourd’hui comme le régime de parole s’opposant au langage managérial ; les enjambements, contre-rejets et inversions : « afin », « Bookface » ; la fin en « chichi » ; « Balance ton poète » ; l’attitude de provocation qui se voit inversée par l’humilité finale ; tous les phonèmes de « lac » se trouvent dans « classe » qui précède, c’est mallarméen. Comme c’est la rentrée demain et que je suis au-milieu des copies, on pourrait jouer au lecteur bête : « Bravo. Beau jeu sur les possibilités du sonnet. Bonne chute. Bon usage des références. Attention : « lac » (rime masculine) ne rime pas avec « flaque » (rime féminine). 9/10. »
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La deuxième partie explore une voie plus douce, plus sérieuse, plus énigmatique. Les paradoxes s’y font moins provocateurs, on part dans tous les sens d’une autre manière. C’est un des intérêts de ce livre de présenter divers chemins de reprise des traditions. Les mélanges familier-soutenu s’y poursuivent ; des néologismes parsèment l’ensemble ; des citations en diverses langues créent des rimes inattendues et des écarts langagiers ; les scènes ne sont jamais bien nettes, elles échappent, il faut relire (la postface insiste également dessus) pour saisir les bifurcations, -les bifurcations comptent plus que les scènes et idées en pleine clarté. Bertrand Degott dit que « Gaydon fait du sonnet une machine à déraper sur les mots », et je ne saurais dire mieux.
Par association d’idées, j’ai relié ma posture de lecteur face à la deuxième partie à celle que j’avais face aux proses de Dominique Quélen dans Profil élégie. Sans doute est-ce absurde, tant les poétiques sont différentes, et causé d’abord par leur présence dans la même collection. Il y a une manière de poser des touches qui pourraient donner une scène, mais l’effacent aussitôt, puis la remettent en place. Le sonnet 3 est assez caractéristique : billet de train, étage, gare, hôtel, mais tout cela est indéfinissable, on le regarde comme le passager regarde le paysage défiler. La dernière page de la postface nous montre l’auteur dans cette même position : relisant ses sonnets, plus tard il met du temps à se souvenir de leur signification. Je reviens sur un point déjà évoqué dans ces chroniques : ce ne sont pas des énigmes. L’auteur n’est pas la sphinge et le lecteur n’est pas Œdipe (dieu merci). Le texte déploie ses images et sa prosodie, nous naviguons dessus, faisons notre travail cognitif, rassemblons et désassemblons, reconstruisons du sens puis rebattons les cartes avec le sérieux que nous avions au jeu, étant enfants.
Ainsi du sonnet 37 :
A celle qui m’a dit ces trois mots : je suis là,
je songeai quand Le Cap faillit à ses promesses,
et songe quand Paris ne vaut pas une messe,
de tout essor floral invisible échalas.
Et la fin du parcours se ferait sur du plat ;
ce qui est dit pourrait montrer quelque paresse,
à sa péremption juger que rien ne presse,
veux-je croire alors qu’elle a cessé d’être là.
Lorsque le vrai détend la maille de son crible
à tel point qu’y prétend ce qui n’est que plausible,
que se fondent les sens en un même volcan,
des vérités d’un jour on ne peut faire appel,
de ces mots, je suis là, et prononcés par elle,
car Dieu les dit aussi, mais c’est moins convaincant.
Le poème tourne autour d’une scène dans le brouillard : « elle », qu’on voudrait croire femme aimée, mais on n’en sait rien ; un retour du Cap à Paris, mais ce n’est pas clair non plus ; « elle a cessé d’être là » : rupture ou mort ; et, selon les hypothèses, plusieurs possibilités de reconstitution, qui se désassemblent pour se réassembler. Peut-être le poète seul a-t-il la clef, et nous tentons d’entrer par effraction dans un intime qui ne veut pas se dire ; peut-être le lecteur a-t-il la clef, et le poète cherche-t-il à entrer par effraction dans notre lecture. « Dieu » lui-même n’est pas ici considéré comme « convaincant », donc tout est permis.
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Quelques liens pour aller plus loin :
Laurent Albarracin, Contrebande, préface de Pierre Vinclair, Le Corridor bleu, collection S!ng, 2021.
Bertrand Degotte, présentation du recueil Sonnets de la bêtise et de la paresse, sur le site Sitaudis : https://www.sitaudis.fr/Parutions/bertrand-gaydon-sonnets-de-la-betise-et-de-la-paresse-1741243741.php
Le compte Instagram de Raoul Harivoie, où il publie un sonnet régulier par jour : https://www.instagram.com/raoulharivoie/ Je souhaitais développer une comparaison entre les deux auteurs dans l’article, mais le temps et la place m’ont manqué. J’y renvoie néanmoins ici parce que l’usage moins énigmatique, plus quotidien du sonnet utilisé Harivoie, me paraît significatif d’une voie intéressante et ludique dans la poésie contemporaine.
Ma « petite histoire du sonnet » qui forme une sorte d’introduction à cet article : https://anathnosfe.fr/2025/03/06/petite-histoire-du-sonnet/
Un passage anthologique, encore en construction et très lacunaire sur le contemporain du fait de la base de donnée du site : https://www.senscritique.com/liste/sonnets/4037791?page=1
on écrit encor des sonnets
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Quelques alexandrins ça repose des brumes
Des bruits de la cité des querelles intestines
Du fracas des télés que les pauvres allument
Pour écouter Machin nous parler de Poutine
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Quelques alexandrins on peut casser la rime
Ainsi fait le poème indigne du désir
très pur qui le dicta mais enfin il existe
On l’atteste on l’affirme la plume à la main
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Sur l’ardoise du temps les mots hantent les choses
Le chaudron de Chardin la chaise de Van Gogh
La pipe de Magritte la lampe de ta chambre
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Avec le cœur vibrant de la mer sous la lune
Une chanson de mai d’un Brésilien sublime
Le rythme et le souffle présents dans ce sonnet
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