Les Œuvres liquides est le deuxième tome d’une tétralogie, intitulée Encadrements. Ce livre sort cette semaine, les deux suivants sont déjà programmés, annonçant bel et bien un projet, là où d’autres œuvres, bien que tout à fait intéressantes et animées elles aussi d’un programme, sont plus ponctuelles, visent moins à l’ampleur, plutôt au jalon des idées et des formes. Malgré un refus thématique de la prétention, évidemment motivé par les faibles pouvoirs de la poésie d’un point de vue matérialiste et sociologique, l’œuvre se présente donc comme monumentale. Il s’agit non pas de se poser comme poète bâtisseur ou prophète (« je ne suis pas Victor Hugo » est une phrase récurrente en poésie contemporaine : elle est trouvable dans un article récent de Vinclair sur son blog, et donna son titre à un recueil d’Olivier Barbarant), mais de présenter un éventail de formes et de thèmes, dans une œuvre savamment construite et, bien que striée, réticulaire, rhizomatique, présente une vision d’ensemble de notre époque et de notre poésie. Cela étant dit, le jugement de valeur s’impose : cette prétention ferait pschitt immédiatement si elle n’était pas accompagnée de virtuosité. Ce devait être soit un échec cuisant, soit un chef-d’œuvre. On me pardonnera peut-être cet écart par rapport aux chroniques précédentes, où j’ai plus cherché une ascèse textuelle, une mise à distance, une critique qui soit non-baudelairienne, c’est-à-dire non (ou a minima) passionnée, politique, amusante. Cela fait trop d’années que je suis désormais l’œuvre de Vinclair et je suis trop moi-même impliqué dans les formes et les idées convoquées dans l’ouvrage pour ne pas être obligé à la subjectivité. Aussi le dis-je sans les pudeurs d’usage : c’est un chef-d’œuvre.
Pierre Vinclair construit le lieu liquide où il fait converger toutes ses sources, pour composer ce fleuve central. La première eau, qui m’a fait m’intéresser à son œuvre, via son blog avant d’aller vers ses livres, est une générosité pédagogique. La poésie contemporaine est difficile, c’est entendu, comme toute bonne littérature à chaque fois qu’elle est contemporaine. Dans la lignée d’Yves di Manno et d’autres, Pierre Vinclair prend le temps, aussi bien dans des articles que dans ses poèmes mêmes, d’expliquer ce qu’il fait, de convoquer ses références, d’indiquer les formes qu’il travaille, pourquoi et comment. C’est un moyen d’accueillir le lecteur, plutôt que de le rejeter hors du poème, de le laisser à la porte du sens et de la forme comme le non-initié devant la porte du temple. (En période de recul religieux, cette vision à la fois récente et passée de la poésie détourne du poème comme elle a détourné des religions.) Mais ce n’est pas que cela : c’est que la poésie fait problème, ses buts, son sens, son inscription et son action dans le monde posent problème. C’est d’autant plus important pour un poète qui médite à la fois sur la vie quotidienne et sur les événements politiques. La poésie ne sauvera pas le monde, c’est le monde qui sauvera la poésie.
Une deuxième eau coulant dans le poème, c’est la musique. L’ouverture du livre convoque John Coltrane, référence majeure du poète (il l’évoque en plusieurs autres lieux de son œuvre). Les Œuvres liquides reprend en effet un mode d’existence particulier au jazz : la virtuosité technique alliée à la syncope. La virtuosité technique, c’est la maîtrise des formes et du jazz. Je ne vais pas m’étendre là-dessus : l’auteur fait lui-même sa propre exégèse tantôt dans ses poèmes, tantôt sur son blog, ou plus nettement encore dans un livre comme La Forme du reste. La syncope, c’est la variété des formes et des thèmes. Chaque nouvelle section nous introduit dans une surprise formelle. Des lignes rejaillissent, le style est bien le même, une même vision et un même souffle unifient l’ensemble, mais ce sont les bifurcations, les écarts, les stries, qui font jaillir la puissance de chaque morceau. Christian Rosset (dans son 40e « Terrain vague », où il parle entre autres de ce livre) le dit plus clairement encore que moi : c’est « le gage d’une lecture non ennuyeuse ». Parenthèse : La syncope était ce qui faisait enrager Adorno et l’une de ses justifications de sa haine féroce (et qu’on lui a beaucoup reproché, bien peu charitablement, car ses textes sur le jazz et la musique sont en fait d’un grand intérêt) contre le jazz ; et là, il y a quelque chose d’injustifiable, l’atteinte d’un principe subjectif fondamental : j’aime la syncope, Adorno n’aime pas, -nous aurons beau avoir des discussions techniques très profondes, nous ne ferons que nous mécomprendre. // Deuxième parenthèse : cette variété est ce qui fait que, contrairement à l’usage, je ne proposerai pas ici d’extrait du recueil : je ne voudrais pas que le lecteur crût que ledit poème soit « caractéristique » du livre. Il faudra le lire pour savoir.
Ce tome-ci est d’ailleurs bien plus syncopé que le précédent. L’Éducation géographique laissait entrevoir une ligne majeure : écrire un texte sur le voyage en ne véhiculant aucun des clichés liés à ce genre. Y parvenir était une gageure, et une réussite, et, soit dit en passant, un antidote aux « écrivains voyageurs » particulièrement navrants qui pullulent sur les étals et les plateaux télé. Les Œuvres liquides ne se laisse pas comprendre sous une seule ligne, bien que la 4e de couverture le présente comme « un livre de personnes », « une série de portraits », -c’est plus compliqué. Une troisième eau qui irrigue le fleuve vinclairien est en effet la notion d’événement. Moments du quotidien : le voyage, la chambre d’hôtel, le travail. Moments historiques : pandémie de covid, morts en méditerranée, 6e extinction de masse, réchauffement climatique, élection présidentielle de 2022. La mort, aussi, l’événement ou le non-événement par excellence. Une des parties centrales, « Le Grand événement de Londres », est (entre autres) une méditation philosophique sur la pensée de Claure Romano concernant ce concept d’événement. (J’ai utilisé ici moment comme synonyme d’événement, par pure commodité de non-répétition, -que les philosophes me pardonnent, je suis un homme d’hérésies.) Des sections suivantes enchaînent sur la mort et le deuil. Le deuil est décidément fondamental dans la poésie contemporaine : on va finir par considérer notre époque poétique comme celle du deuil (de la poésie ? des dieux ? du monde ? de nos proches ? d’une certaine vision de nous-mêmes ?). Qu’y puis-je ? La notion d’événement est une de mes grandes interrogations personnelles, aussi je suis impliqué dans le recueil, tout me convient, et même quand ma propre vision de la chose m’amènerait à devoir écrire une longue réponse poétique pour faire rentrer cela dans ma propre expérience. Ces sections étaient une sorte de miroir pour ma pensée, que j’ai promené pendant une semaine autour du Grand Colombier.
Une quatrième eau, qui suit nécessairement la précédente, est la ligne politique. Alors que dans le tome précédent elle était donnée plus lointainement, par l’absence (absence de clichés exotiques notamment), elle est ici plus nette, particulièrement dans la section « Une élection ordinaire ». Il y a une question interne à ce que peut être une poésie de gauche aujourd’hui. Une question de position : une poésie écrite par un homme blanc à l’époque nécessaire de #MeToo et de l’antiracisme. Une question de style : une poésie de gauche qui ne soit pas emplie de niaiseries édifiantes. Une question thématique : une poésie de gauche qui ne soit pas dans l’exaltation de figures de pouvoir, -on n’a pas envie de se retrouver rétrospectivement, comme Eluard ou Aragon ou Neruda, avoir commis des odes à Staline. Cela est nécessairement loin du slogan, de la matière utilisable, de la chanson (les « ballades » villonniennes consacrées à l’élection présidentielle sont autant des chansons que des anti-chansons. Cela peut-être lié à une méditation morose : impuissance, défaite, extinction des espèces. Cela peut-être lié à un rire : les puissants sont quand même bien stupides. Cela peut-être lié à la construction d’une machine formelle qui serait aussi une machine de guerre : une méditation plus profonde, plus « métapolitique » ou infrapolitique, qui nous donnerait des souffles plus obscurs, alchimiques ou occultes, pour affronter l’époque sombre qui est la nôtre. Ou des poèmes qui seraient des « chasse-ténèbres », ces objets rituels utilisés par les anciens pour conjurer les aléas du climat. Voir Xavier Makowski et son recueil portant ce titre. Car l’oeuvre de Pierre Vinclair s’inscrit bien dans ce qu’on pourrait appeler une « éco-poésie ». Il conserve bien sûr une distance vis-à-vis des pouvoirs de la poésie, comme nous l’avons dit, ce qui a l’avantage à la fois de l’éviter à la fois les absurdités politiques et la mauvaise poésie.
Avec toutes ces histoires de sources et d’eau, je n’ai pas parlé des sections « L’Amour du Rhône », qui coulent dans l’ensemble des tomes. Là aussi, je suis pris dans le recueil : j’ai habité au bord du Rhône pendant quatre ans, et non loin pendant plus d’années encore. Fleuve concret, fleuve industriel, avec en sourdine le souvenir héraclitéen, c’est nécessairement un thème central pour une oeuvre-fleuve, consacrée aux thèmes du temps, de l’événement et du mouvement. Ce fleuve est à la fois un signe de ce que Baudelaire appelait modernité, et le radical non-signe : quelque chose qui résiste au sens et aux mots, d’autant plus qu’il n’est jamais le même, vers lequel on se penche pour tenter de s’arracher au solipsisme, -quelque chose qui est malmené, pollué, qu’on doit protéger, mais qui est tout entouré des barrières systémiques et capitalo-industrielles. Tous les jours, allant au travail, je passe devant le barrage de Seyssel et un bâtiment sur lequel est écrit en gros : « Le Rhône au service de la Nation », et je songe à toutes les implications philosophiques désastreuses de ce slogan. Autrefois, j’aurais pu écrire : il faut enlever le Rhône du service de la Nation pour le rendre au service de la poésie. Aujourd’hui, je dirais qu’il faut que le Rhône passe par la poésie pour qu’on se rende compte qu’il n’est et ne doit être au service de rien. Il coule, c’est tout. A la fin, comme au commencement, tout coule.
– Générosité, syncope, affrontement avec l’événement, éco-poésie. C’est cela qu’il faut écrire. C’est nous, notre époque, quoi que « nous » et « notre époque » veuillent dire. Et, oui, ici, c’est superbement écrit, c’est donc très exactement le livre qu’il nous faut.
Une réflexion sur “Poésie du dimanche (12) : Pierre Vinclair, « Les Œuvres liquides ».”