Jeudi, dernier jour sans nos filles. Nous visitons le château de Miolans. Comme tous les postmodernes, nous aimons par-dessus tout les vieilles pierres et les plantes grimpantes. Les montagnes ont un certain ton de vert, propre aux matins de printemps après la pluie. On ne voit pas le Mont Blanc, perdu dans les nuages. Ensuite nous nous rendons à Grenoble, réécoutons The Fragile de Nine Inch Nails dans la voiture, mangeons au Tonneau de Diogène, où mangeait déjà ma grand-mère il y a des décennies (la brasserie, durant toutes ces années, n’a fait que rajeunir), puis nous rendons à l’exposition du musée de Grenoble proposant une sélection de leur fond de gravure. Comme chaque pièce est caractéristique, les cartons d’explication sont présents à chaque, le spectateur lit beaucoup plus qu’il n’observe les œuvres. Les différentes techniques sont expliquées. Dürer, Rembrandt et d’autres. Un beau tableau de Fantin-Latour, L’Anniversaire, à la toute fin, justifié par les lithographies préparatoires qui l’entoure. Ensuite, une découverte : l’exposition consacrée à José Antônio da Silva, « Pintar o Brasil ». Une grande fraîcheur dans ses toiles, mélange d’art naïf et d’expressionnisme. Il y a une entrée de Jésus à Jérusalem aussi percutante que le meilleur Douanier Rousseau. Anaïs me fait remarquer les couteaux dans les natures-mortes avec pastèques ; ce n’est pas si courant. Dans ses paysages, qui ne paraissent rien de loin, les ciels sont d’un intérêt certain. Il faut se rapprocher pour bien les voir : au-milieu de grands aplats de couleur, il a ciselé cela, ses petits pans de murs jaunes à lui, oniriques. Le soir nous dînons chez mes parents et récupérons nos filles. Les conversations sont variées, et mènent à un grand rire collectif quand nous évoquons le crâne d’Eric Ciotti, aussi chauve que ses idées. (Pardon à tous les chauves ; j’ai plein d’amis chauves ; les chauves sont souvent gentils, sauf Ciotti et mon médecin traitant.) -Écrit un poème d’amour, publié ici le lendemain. Les gens ne savent pas que l’essentiel de ma production consiste en poésie amoureuse. Souvent, elle est bien trop intime. J’en publierai plus, si cela plaît ; je ne sais pas.
Vendredi, journée construite autour de la lecture d’Orlando de Virginia Woolf. Les filles font du vélo près du stade, je lis La Quête d’Ewilan à la grande puis Mr. Rigolo à la petite. Des devoirs, des rangements, la déclaration d’impôts. Je termine le Woolf, voulais écrire quelques mots dessus, ici ou là, mais les mots m’échappent, il me semble que seules des banalités me viennent. Je pourrais bâtir une critique impressionniste cherchant à expliquer pourquoi c’est mon Woolf préféré ; retracer mes lectures de Woolf depuis la première ; parler de la modernité de l’œuvre, le changement de sexe, le féminisme ; pérorer sur le style ; etc. Tout ceci m’a semblé bien vain, au soir. J’enchaîne avec Gérard Macé, Silhouette parlante, commencé en début de semaine et que je voulais chroniquer pour le dimanche. Le livre me plaît. Chez mes parents, j’ai récupéré des cartons de livres jeunesse et « jeunes adultes » qui dataient de mon adolescence. Je fais le tri, essaie de voir ce qui pourrait plaire à ma grande. Le Cycle des Princes d’Ambre de Roger Zelazny, est-ce que cela plaira ? A partir de quel âge peut-on lire cela ? J’ai lu cela vers mes douze ou treize ans. Je constate que beaucoup de ces livres, même ceux que j’avais oubliés jusqu’à en revoir la couverture, me laissent des souvenirs très divers. Je ne me souviens presque pas de la tétralogie Les Rêveurs, de David et Leigh Eddings, seulement d’avoir eu un grand plaisir à la lire et d’avoir été très déçu par la fin. Souvent, dans ces livres, je me souviens d’une ou deux scènes frappantes, et c’est tout. Ce n’est pas nécessairement proportionnel au plaisir pris à l’ensemble. Ainsi, il est probable que le cycle écrit par Roger Zelazny soit celui qui ait le plus frappé mon imagination : les combats sur plusieurs mondes parallèles, l’idée géniale de la « ligne noire » qui traverse tous ces mondes, les ruptures narratives en fonction des réapparitions des frères et sœurs du personnage principal. Pourtant, je me suis arrêté au tome 6 (il y en a 10), car il y a un changement de personnage principal (on passe du père au fils), qui m’a fortement déçu. Mais il y eut aussi des fins exceptionnelles, comme celle du Lion de Macédoine de David Gemmell. Mais ce cycle était-il bon ? J’ai peur de le relire aujourd’hui.
Samedi, je termine Silhouette parlante de Gérard Macé. Le brouillon de chronique me vient d’une traite. Cela me réjouit et m’effraie à la fois. D’un côté, je pourrais me dire que c’est le signe qu’une routine se met en place : le travail critique m’est désormais facile, mes outils sont en place, mon semblant de méthode (exorde sur la poésie ; présentation factuelle du livre ; analyse des thèmes ; citation et analyse d’un poème ; conclusion sur le devenir de la poésie) est désormais sur les rails. D’un autre côté, je pourrais me dire que cette routine mène à des possibilités négatives : la routine elle-même ; un passage un peu rapide sur certains aspects. Ces possibles défauts sont néanmoins compensés par la longueur ; je tends à m’étendre, les articles semblent courir vers la monographie. Souvent, je me demande si ce n’est pas trop long ; puis je me demande si ce n’est pas trop court. La moyenne de mots par article, depuis le début de l’année, tourne au-dessus de 700 mots, alors même qu’il y a aussi eu des poèmes courts. -Je commence La Main gauche de la nuit d’Ursula K. Le Guin. Cela faisait longtemps que je voulais lire cette autrice. Un ami m’a prêté l’ouvrage. -J’écoute deux albums, trouvés haut des classements par année sur SensCritique ; je les trouve tout deux de peu d’intérêt, tantôt trop mou (Sufjan Stevens, Javelin), tantôt trop frénétique (Danny Brown et JPEGMAFIA, Scaring the Hoes).
Dimanche, j’avance dans le livre d’Ursula K. Le Guin. Je songe que je n’ai pas avancé mes préparations de cours et mes corrections, mais n’en ferai rien pendant toute la journée. Je vais à Grésy-sur-Aix récupérer E. qui arrive avec un covoiturage. J’écoute Forever Howlong de Black Country, New Road. J’aime toujours le travail instrumental derrière, mais le travail de la voix m’insupporte. Il y a, au total, du bon et du moins bon. Le GPS m’envoie dans une impasse près d’une aire d’autoroute, ce n’était pas le bon endroit. Je finis par trouver le parking attitré, entre un Burger King et un Décathlon, et contemple deux corbeaux se battre autour d’un cornet de frites abandonnées. Ils finissent par se battre un peu plus loin, aussi une demi-douzaine de moineaux en profite pour prélever chacun une frite. A l’aller, au retour, je regarde le lac du Bourget, selon deux angles différents. Je songe à nouveau à ce certain ton de vert printanier. L’article sur Gérard Macé a eu beaucoup moins de vues que les chroniques précédentes, sans que je puisse bien identifier pourquoi. Je suppose que ce sont des choses qui arrivent, comme dit le narrateur de Fight Club.
Lundi, nous partons à cinq pour notre semaine de vacances dans les châteaux de la Loire. Champs de colza, poteaux électriques, éoliennes. J’essaie d’identifier les changements de paysage, les plantes, les types de cultures semées ; nous rions une nouvelle fois des ridicules panneaux indiquant pour la millième fois que nous arrivons dans une « terre de culture et de saveurs » . On a envie de comprendre : il n’y avait rien d’intéressant à mettre, on a fait comme on a pu. Près de Moulins, on se dit que le paysage ressemble à celui qui entoure Reims, ce à quoi l’un de nous ajoute « paysage diagonale du vide ». Le soir nous visitons la cité royale de Loches. Suis trop fatigué pour en dire quoi que ce soit de pertinent.
Mardi, château d’Azay-le-Rideau, dont je ne gardais en souvenir qu’un nom et un plaisir. C’était très beau, notamment le parc, ses arbres, ses fleurs, son Indre. Pourquoi est-ce que j’aime les vieilles pierres, les fleurs violettes et les cours d’eau ? Je ne sais pas. Nous mangeons dans l’herbe près d’un parking sous le bruit d’une débroussailleuse, et je me dis que j’aime le bruit de la débroussailleuse, puis me demande si ça va bien dans ma tête. Dans la voiture, entre mes deux filles à l’arrière, j’écris des bribes, des riens, des fragments. Cela m’arrive quand j’ai l’esprit encombré, ne sait plus où donner de la tête, me disperse. Ensuite, château de Villandry, beaucoup de tableaux, avec du bon et du moins bon, puis les jardins magnifiques. Les filles courent dans le labyrinthe. Je regardais les arbres surplombant le belvédère et me demandais pourquoi je traînais une espèce de tristesse vague depuis quelques jours. « Tristesse vague » est la définition de mélancolie, d’aussi loin que je me souvienne je ressens cette tristesse vague, mon premier souvenir (trois ans) est celui d’une tristesse vague dans la salle de classe. Introspection active, ou je ne sais quoi, car la tristesse disparut peu à peu, comme si je l’avais fait disparaître par la force de la pensée. Je regardais les arbres et les sentis pleins. Pleins de quoi, je ne sais, juste pleins. De même qu’il y a des « visions du vide », il y a des « visions du plein ». Je me dis que cela créerait un bon mythe personnel : « le 29 avril, marchant aux côté d’Anaïs dans les jardins de Villandry, je pris conscience du Plein. Le monde était plein, et c’était l’angoisse du vide qui menait l’homme à sa perte », etc.
Mercredi, je songe que je devrais faire un bilan du mois d’avril, puis je songe que ce genre de bilan est absurde, puis je songe qu’il est absurde de tout trouver absurde. Pythagore dit qu’il faut faire cela chaque : se coucher et analyser dix actions faites dans la journée et envisager dix actions à faire le lendemain. Un vrai manager comme on n’en fait plus. Il faudrait déjà que j’arrive à faire un bilan de cet interminable journal. Pourquoi reprendre cette forme quotidienne, que j’utilisais autrefois mais jamais sur ce blog ? Je ne sais pas, peut-être pour varier un peu, -je ne supporte pas la routine d’écriture, ce qui pose nécessairement problème cette année, où je me force à un journal le mercredi et une chronique le dimanche. Discipline, indiscipline : King Crimson a fait un excellent album de cette dualité. La dernière fois que j’ai écrit un article aussi, il s’appelait « l’article le plus long » et a fait un bide monstrueux. Si j’étais ce genre de personne, je demanderais aux aimables lecteurs arrivés jusqu’ici : quelle forme de ce journal d’avancées préférez-vous ? Que voudriez-vous y voir plus ou moins ? Trouvez-vous que j’avance ou pas ? Si j’avance, je suis content. Si je n’avance pas, je suis content aussi, car avancer est aussi absurde que ne pas avancer. Je lis le manifeste de René de Villeneuve sur la constitution des « arrière-pays » (réels et intérieurs) et songe qu’en ce moment, mon arrière-pays, c’est Tchouang-tseu. La mauvaise conscience, dont j’ai parlé dans plusieurs textes, vient sans doute de l’incapacité que je suis d’accepter de ne rien faire, ne plus agir, ne plus consommer, ne plus avancer. Si j’avais une théorie politique à mener à l’âge écologique, ce serait : gloire aux paresseux ! Les paresseux consomment moins de CO2, et sauvent donc la planète. Ne faites pas le compte de ce que vous avez fait dans la journée, le mois, l’année, mais soyez satisfaits de ce que vous avez réussi à ne pas faire. Sur ces bonnes (?) paroles, il est temps de ne rien faire, ou du moins d’essayer.
Grenoble….
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Miolans…curieuse forteresse.
A Grenoble, voir aussi les installations de Kaarina Kaikkonen. Rare !
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J’ai vu sa carte blanche au musée Hébert il y a quelques semaines 🙂
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