La poésie est l’art de poser des énigmes jamais résolues. Deux types d’énigmes : l’énigme du monde, toujours renouvelée, et dans le monde les personnes, les objets, les événements ; l’énigme du langage, des mots posés sur le monde et qui le disent sans le dire, vont au cœur ou à côté à ailleurs. Les vers comme les proses de Philippe Beck font face, depuis désormais de nombreuses années, à ces énigmes. Comme d’autres que j’ai pu commenter ici (je pense par exemple à Dominique Quélen ou Esther Tellermann), mais avec des moyens rythmiques et thématiques évidemment très différents, il fait face à ces énigmes, les redouble, les dédouble, les réinvente.
Sa particularité vient de se qu’on pourrait appeler densité, ou épaisseur. Peut-être par concordance temporelle dans mes lectures, je le relirais à Hervé Micolet sur ce point, lui que j’avais alors relié à Hilda Doolittle, -mais, dans Abstraite et Plaisantine, on pense aussi et surtout à Paul Celan. D’où cela vient-il ? Probablement, tout d’abord, du fond philosophique. Comme Micolet ou Vinclair ou d’autres parmi ceux qui m’intéressent grandement ces temps-ci, l’affrontement se fait avec la pensée et la parole dans leur essence intranquille ; les intertextes sont nombreux et maniés avec l’attention de l’archiviste fragmentaire. Abstrait, donc, d’une certaine manière. Mais les poètes abstraits, quand ils sont de grands poètes (et c’est le cas, je l’affirme, des noms cités), sont toujours aussi les plus concrets, voire les plus tactiles. Quand philosophie et poésie se trouvent enfin réunies, comme il en était avant la suprématie du platonisme et comme il en est désormais après elle, abstrait et concret ne sont plus un couple antithétique valable. Ainsi par exemple :
Les ailes de l’aurore avec Instances
créent une communauté de travail sombre.
La toile de bure comme lin gris.
Sa légende est praticienne.
Je fixe son domaine responsable
à même la lyre. Fixation prend
une heure et demie, et je clarifie
« les questions de fond » + « la solution d’ensemble ».
Instances s’absentant, contre Poème éclairé,
évoquent la « diminution naturelle »
et « l’expérience de l’histoire »,
aux « formulations éternelles ».
Bien sûr, la scène est complexe, la poésie ne raconte pas une histoire simple et claire. On pourrait jouer au khâgneux et dire que la poésie substitue à la narration du contenu la narration de la forme, mais les poètes en ont fini avec la distinction entre forme et contenu depuis belles lurettes. Là ausis, le couple d’antithèses ne fonctionne plus, et c’est là une fonction de la poésie : être le lieu où les antithèses disparaissent. (Fonction formulée pour la première fois par Baudelaire.) Dans ce poème comme dans tout le livre, c’est un malaise face à l’histoire qui pousse au poème : celle qu’on raconte, mais surtout celle qu’on expérimente : le premier poème place le livre en 1942, le livre imagine des poèmes écrits d’après une musique « décadente » et « antimoderne » composée à cette époque. Si la référence à 1942 hante tous les contemporains, c’est non seulement parce que c’est la date de la violence la plus terrible connue et perpétrée par les Européens, mais aussi parce que nous voyons les violences revenir, nous voyons les récidives apparaître. Dans ce cadre, quel « domaine responsable » établir pour « les ailes de l’aurore » ? Que faire des images, de la beauté, des sensations ?
Face aux énigmes et aux violences, il y a la tentation évoquée dans l’Avertissement : celle du tao, qui serait celle d’une contemplation en retrait, éloignée du tumulte du monde. L’auteur ajoute néanmoins « tao et talmudique », le Talmud ajoutant une dimension interprétative, de discussion des textes et de leur sens. On se préserve par le texte, on contourne les violences par le texte, on revient aux énigmes pour éviter l’action bête et méchante. La question de l’efficace et de la transmission ne se posent plus, du moins plus en premier lieu : il faut dire et écrire ce qui est juste, -le reste est secondaire, -non parce qu’il est vain ou inutile, mais parce qu’il vient en second.
J’en oublie d’être plus terre-à-terre : le livre est composé de cent douzains, encadrés d’un Prologue et d’un Épilogue, le tout accompagné d’un Avertissement liminaire. Les personnages sont nombreux, et les poèmes méditatifs (comme celui cité au-dessus) alternent avec les saynètes. Cette forme courte sied à Philippe Beck : sa densité trouve ici une expression encore plus ramassée, plus accueillante aussi pour le lecteur, dans son travail de lecture et de réflexion sur le poème. J’allais dire que, oui, c’est une poésie difficile et exigeante, mais cela apparaît comme une expression toute faite, et en vérité je ne suis pas sûr de trouver cela « difficile » : un poème et un poème, il n’est difficile que si on y cherche autre chose qu’un poème.
Il faudrait un savant herméneute pour comparer la poétique du « lien », présente surtout dans la deuxième partie des douzains, avec celle de la « relation » proposée par Édouard Glissant. Il en faudrait un autre pour décoder l’ensemble des références historiques, un autre pour analyser le contenu politique, -ces deux domaines apparaissant sous le brouillard du fragment et de l’épaisseur. Les poèmes gagnent à être lus, et surtout relus, pour nager plus en profondeur. Parfois, il faut se laisser porte par le kôan zen :
La muse nolaine plane sur les camps.
En quelle langue souffrez-vous ?
Abstraction est invective à l’impassible.