Comme nous aimons bien ce genre de jeu, Anaïs me demanda un jour : « A quel personnage de roman est-ce que je ressemble le plus ? » Tout naturellement, sans aucune espèce de réflexion, j’ai répondu : Nastasia Filippovna. Elle n’avait pas encore lu L’Idiot, elle est donc allée lire le résumé Wikipédia, après quoi il y eut un long silence, elle fit une longue moue, pour finir par me demander : « Mais, tu viens de me traiter de traînée ? » J’ai mis longtemps à me récrier, me suis perdu en explications sur le roman de Dostoïevski, en comparaisons (« elle est blonde ; elle est très belle ; elle a plein de soupirants ; elle est mélancolique ; celui qui l’aime vraiment est un idiot ; etc.), parfois un peu confuses, je le crains. Elle m’a alors demandé si je me prenais pour le prince Mychkine et, évidemment, la réponse était oui ; c’était la raison principale de ma réponse immédiate : elle était Filippovna, puisque j’étais Mychkine.
Anaïs a lu le roman. Il y a eu le petit sourire, la moue gênée : « Oui, en fait, c’est très clair : tu es Mychkine et je suis Filippovna ». Mêmes personnalités ; mais, comme nous venions de nous marier, il était impossible de faire concorder le récit romanesque avec notre propre histoire. C’est alors que nous nous rendîmes compte d’un fait singulier. Il y avait celui que nous appellerons simplement l’ex toxique, qui poursuivait Anaïs depuis des années : il nous apparut qu’il était très exactement, physiquement et moralement, le portrait vivant de Rogojine. Pour rappel (sautez le reste du paragraphe si vous souhaitez lire le roman, car la fin est racontée) : Filippovna part tantôt avec Rogojine, tantôt avec Mychkine, retournant vers l’un dès qu’elle doit se marier avec l’autre ; à la fin, Rogojine tue Filippovna, Mychkine est interné en hôpital psychiatrique, tout le monde est malheureux. Cet homme-là, d’ailleurs, l’ex toxique , qui s’est systématiquement installé à moins de trente kilomètres de chez nous après chacun de nos déménagements et nous retrouve malgré des blocages systématiques sur tous les réseaux, j’oublie tout le temps son nom, il s’appelle uniquement Rogojine dans ma tête.
Il faudrait imaginer que, dans la première partie de L’Idiot, Filippovna se rend compte que Rogojine est à fuir. Elle se tourne résolument vers Mychkine, et l’épouse. Mychkine est toujours un idiot naïf, il énerve parfois Filippovna par sa naïveté et son peu de compréhension de la psychologie humaine, mais il la rend heureuse. Elle s’apaise peu à peu, ses tourments passés s’estompent. Rogojine est pris de folie et se répand en harcèlement sur le couple, les poursuit dans tout le pays. Cela devient une sorte de blague : « Imagine : si ça se trouve, Rogojine nous attend en bas de la rue ». Ils ont des enfants, mènent une vie tranquille mais intense, passionnée ; romanesque mais sans tragédie. Il faut imaginer Mychkine et Filippovna heureux.
C’est beau, même si j’avoue ne pas avoir lu l’idiot.
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