Les œuvres poétiques de grande ampleur ne sont pas une monnaie si courante. Hervé Micolet poursuit une double longueur : long poème car, même s’il y a quelques exceptions, la plupart des poèmes ici présents font plus de 250 vers ; longue série de poèmes car nous tenons en main le deuxième tome d’un cycle dont l’ampleur finale nous est encore inconnue. Là où une autre œuvre en cours (je parle des Encadrements de Pierre Vinclair, dont le deuxième tome a été commenté ici) privilégie la variété des tons, des formes et des rythmes, arrimée sous un projet commun mais exposant et explosant la diversité du réel, Hervé Micolet quand à lui tient une basse continue, un rythme net qu’on pourrait qualifier de « vers libre mesuré », et une atmosphère d’hymne renouvelé (ou d’élégie post-rilkéenne). L’unité de l’ensemble frappe au premier abord, alors même que c’est bien un labyrinthe qui se construit devant nos yeux.
On pourrait passer des pages et des pages à énumérer les techniques du poète pour former les croisements de son labyrinthe. Donnons-en quelques-unes :
-le mélange des tournures : tantôt archaïsant, tantôt oralisant ; tantôt en oral contemporain, tantôt en langue classique, tantôt en moyen ou ancien français, avec quelques passages dans d’autres langues ;
-les ruptures syntaxiques : mots manquants, brachylogies, anacoluthes ;
-les ruptures thématiques : ellipses (sauts d’une époque à l’autre), paralipses (sauts d’un lieu à l’autre), allusions ;
-les ruptures génériques : saut de la description à la narration et à la réflexion au sein d’une même phrase, parfois d’un même vers.
Aussi beaucoup considéreront que c’est une poésie difficile, mais j’ai déjà dit, en parlant de Philippe Beck, ce que je pensais d’une telle affirmation : un poème est un poème, il n’est « difficile » que si on y cherche autre chose qu’un poème.
Dans un texte aussi dense, les portes d’entrée d’un lecteur peuvent être très multiples. Tel entrera par le rapport à la tradition (remotivation de la Renaissance, par exemple) ; tel autre, parti de la syntaxe, y verra une forme moderniste ou postmoderniste, et finira par se rendre compte, suivant la formule de Pascal Quignard, que postmoderne et anté-archaïque sont synonymes ; tel autre s’attachera à la musicalité, qui m’a plus frappé ici que dans le premier opus (tant que j’ai imaginé le poème « Morale de la promenade » engendré par ses allitérations et assonances plutôt que par son sens). Quant à moi, c’est comme souvent le rapport au donné biographique qui m’a intéressé : que fait-on de nos expériences ? Que fait-on de nos sentiments ? Que fait-on, dans le poème, de ce qu’on pourrait banalement appeler sa propre vie ?
Si ces questions me sont revenues en lisant ce livre de poésie, c’est parce qu’Hervé Micolet recompose une forme de récit d’adolescence. Alors que le premier tome était plutôt consacré au deuil de la mère (toujours en toile de fond de ce tome), le deuxième m’a semblé construit autour du poème intitulé « Adolescence de l’auteur » (deuxième partie) et rayonner autour de lui et du poème précédent, « Morale de la promenade ». (Un autre lecteur pourrait sans doute, en fonction de ses propres intérêts, recomposer le recueil autrement.) Les premiers poèmes revenaient plutôt sur les figures féminines, comme dans le tome précédent, en insistant cette fois-ci plus sur la figure de Notre-Dame. Là où les figures symboliques et religieuses étaient très nombreuses et équivalentes dans le premier tome, ce sont les figures chrétiennes qui l’emportent dans ce tome-ci. Après cette forme d’apostille et de transition jaillit donc le thème de l’adolescence.
Le donné biographique est bien sûr éclaté, donné dans le labyrinthe du poème et de la mémoire : pas d’ordre chronologie, ni de discours d’ensemble. La présence de l’adolescence justifie un usage plus prononcé des tournures orales, ou alors m’ont-elles simplement plus marqué ici que dans le tome 1. Certains passages se rapprochent parfois du travail d’Ivar Ch’Vavar, mais avec une plus grande retenue (et évidemment des enjeux très différents), la basse continue de l’élégie qui poursuit sa cavale en profondeur. Premières embrassades, premières escapades, premiers voyages, et inévitablement la figure rimbaldienne qui apparaît, qu’on a toujours plaisir à revoir.
Il faudrait un érudit patient et méticuleux pour développer les articulations du thème de la Mélancolie dans ce livre et dans le précédent. Une hypothèse est que la Mélancolie est apparue avec la mort de la mère, qu’elle poursuit le poète qui en tire tristesse et inspiration, -avec ce paradoxe : la Mélancolie, entre autres méditation de la mort, est riche de profondeur et de souffle poétique, mais risque d’emmener le poète hors de la poésie, c’est-à-dire dans la mort qui emporte tout. Tantôt elle initie la cavale, tantôt elle risque de la rompre. C’est bien sûr plus complexe que cela : la Mélancolie apparaît tantôt comme peinture, tantôt comme allégorie, tantôt comme sentiment, elle de déploie sous des figures multiples et changeantes, qui apparaissent puis s’effacent comme un mystère tout juste entrevu, parallèle au mystère du vers. Ainsi
Sur cela il n’y a lieu
que de se retourner,
de sorte que nous ayons
l’allure et la contenance
de quelqu’un qui s’éloigne,
la silhouette, oui,
désolée par avance
d’un voyageur qui s’éloigne. (derniers vers du livre)
Oui, j’apprécie le travail de grande ampleur, la confrontation avec la tradition, le thème de la mélancolie, la reconstruction labyrinthique du donné biographique ou existentiel ; j’aime les livres difficiles parce qu’ils m’obligent à m’interroger non seulement sur le sens, mais sur le sens du sens ; j’aime quand cette poésie réflexive, méditative, est obligée de manier la banalité, le concret on ne peut plus terre-à-terre des objets comme de la langue orale, non pas seulement pour créer des effets de décalage, mais parce que toute pensée profonde naît d’une confrontation avec le plus concret. Les meilleurs poèmes d’aujourd’hui sont philosophiques et, plus ils sont philosophiques, moins ils sont abstraits ; s’ils sont perçus comme difficiles, c’est justement parce qu’ils sont extrêmement concrets. Ce travail-là, cet effort intellectuel et poétique-là, ne fait que commencer, et nous pouvons nous en réjouir.