Toujours ce problème du regard des autres, tu te regardes et t’imagines que d’autres te regardent, tu cherches leurs regards mais ils ne te regardent pas vraiment, ou pas comme il faut, et tu voudrais faire de la pédagogie pour expliquer comment il faut te regarder, mais déjà tu es dans des justifications, tout en étant injustifiable car cette position est très narcissique, tu connais pourtant la position qu’il faut donner l’impression de tenir, à savoir n’en avoir rien à faire du regard des autres, tracer sa route sans se soucier, la caravane passe et les chiens aboient, ce genre de proverbes, être dans son délire comme le furent la plupart des grands artistes, les grands artistes n’ont pas usé de dizaines de procédés pour s’imposer dans leur champ artistique, ils sont restés dans leur délire, ont avancé dans leur œuvre pied à pied, et ce sont leurs œuvres qui les ont imposés, les artistes qui avaient pignon sur rue à l’époque sont désormais oubliés, non les grands artistes ne se souciaient pas du regard des autres, tous les artistes sont un peu fous d’ailleurs, il faut être fou pour ne pas se soucier du regard des autres, ou alors il faut être fou pour s’en soucier, question de point de vue, pris dans le jeu social on prend l’artiste pour un fou, pris dans le jeu artistique on prend les arrivés pour des fous, ce terme de folie jamais bien défini qu’on colle sur tout le monde qui n’est pas comme nous, l’autre te regarde et tu ne sens pas ce regard, tu le sens un fou, il te met mal à l’aise, personne ne me.comprend est un soupir d’adolescent, tu n’as plus l’âge de ces naïvetés, plus l’âge de te soucier du regard des autres, plus l’âge de te soucier de l’absence de regard ou de sa présence, seulement l’âge de savoir que ce prétendu regard est un miroir, tu te projettes toi-même dans le regard de autres, c’est toi que tu voies tantôt à travers le regard de l’individu social qui ne peut pas comprendre tes textes, tantôt à travers le regard du poète-critique qui méprise la simplicité de tes textes, tantôt à travers le regard de l’esthète détaché qui conspue tes aspects sociaux, le regard s’écartèle, diffracte le réel, des yeux comme ceux de l’araignée, qui regardent partout et nulle part à la fois, le regard des autres est un panoptique à l’intérieur de toi-même, tout le monde peut te voir, mais personne ne te voit, la pulsion de voir et d’être vu ne peut se régler que par la religion, on dit spiritualité pour éviter d’avoir l’air institutionnalisé, mais c’est bien de religion qu’il est question, ou alors d’art, ou alors de politique, les yeux du monde nous regardent, nous regardons le monde avec les yeux du monde, tout est impersonnel, yeux partout, regard nulle part, ou c’est l’inverse, regards partout, oeil nulle part, tout est très personnel, c’est par le regard des autres qu’on devient une personne, c’est-à-dire qu’on ne devient personne, juste un autre parmi les autres, qui regarde, et rêve du regard des autres.