Les écrivains, à quelque échelle de valeur qu’ils se placent, sont toujours mal à l’aise quand on leur demande pourquoi ils écrivent, ce qui les a amenés à l’écriture. En somme, on leur demande de se justifier, avec, comme sous-entendu : « A quoi servez-vous ? » Les poètes, c’est encore pire. La plupart du temps, ils donnent une réponse poétique, ce qui est une manière de se débarrasser de l’affaire. Quant aux écrivains, leurs réponses sont tantôt engagées (au sens politique ou au sens vague), tantôt naïves. Il y en a des fulgurantes, comme le « bon qu’à ça » de Samuel Beckett. Souvent, je songe que c’est vrai pour moi-même, sauf que je ne suis pas certain d’être bon même à ça, mais passons. Il y a autre chose. Je me rappelle assez bien des premiers moments où j’ai réellement écrit, c’est-à-dire en prenant un cahier et en me disant que j’allais construire une réflexion, des poèmes, des aphorismes, cahier dans lequel j’écrivais tous les jours (et cela me suit, depuis donc seize ans désormais). Cela faisait longtemps, disons trois ou quatre ans, que j’avais pris conscience que j’étais totalement con. C’est un sentiment difficile, de savoir qu’on est un imbécile. Le plus difficile alors, ce n’est pas seulement de savoir qu’on est stupide, mais de ne pas arriver à faire quoi que ce soit pour ne plus être stupide. Peut-être tous les adolescents ressentent-ils cela, un ou deux amis m’en ont parlé également, mais je ne peux pas faire de généralité. Peut-être est-ce cela le coeur de la « crise d’adolescence » : percevoir qu’on est con et qu’on n’arrive pas à s’en sortir. A l’âge adulte, la plupart s’y font, probablement. Quant à moi, je me souviens bien qu’au moment où je commençais à écrire dans des cahiers, mon but était net : écrire pour ne plus être complètement con. Tout le XXe siècle nous a bassiné avec les écritures de la perte, comme si c’était un fait métaphysique, mais c’est plus terre-à-terre, je le pense ainsi : on écrit pour être un peu moins con. On met autour de cela un peu de verbosité (« le vertige des mots m’a happé », « j’ouvrais une route vers l’infini », « je sortais hors du monde du commun des mortels »), mais les sciences cognitives sont cruelles : l’écrit stimule la cognition, -c’est une réalité scientifique que l’écriture a un but intellectuel. Qu’on parvienne vraiment à devenir moins con, c’est autre chose. L’existence d’écrivains stupides est un fait attesté, aussi est-il bon d’éviter les prétentions. Dans tous les cas, peu importe d’où je prenne ma généalogie intellectuelle, j’ai eu cette croyance qu’écrire était une forme d’avancée.
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Septembre fut un mois chaotique. Je ne suis pas parvenu à travailler comme je voulais, ni lire comme je voulais, ni écrire comme je voulais. WordPress, comme les sciences cognitives, est une institution cruelle : elle envoie des statistiques qui disent qu’on en a moins produit que les mois précédents. Et Babelio, et la feuille volante « à faire » dans le classeur, et le fichier « à faire » sur l’ordinateur, toutes ces infamies que je devrais éviter, mais les listes et les statistiques me sont une deuxième vie.
Mais, finalement, ces derniers jours, j’ai pris le temps d’écrire quelques bouts de textes. J’ai repris le travail sur les Minima Moralia et la chronique du dimanche. Ce fut du temps pris sur l’avancée dans les corrections de copies. Sans doute le paierai-je avec de la fatigue plus tard (je le paie déjà). Cela fait longtemps que je n’ai pas regardé de film.
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Je termine La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr. Difficile de donner un avis pertinent sur ce roman, que j’ai trouvé bon, sans être transporté pour autant. Au moment où je commençais à m’ennuyer, le roman repartit dans une direction nouvelle. C’est meilleur que beaucoup des Goncourt récents, c’est certain, mais il faut dire que le niveau n’est pas incroyablement haut. Il faut aussi dire que je n’aime plus tellement les romans, lis surtout de la poésie et des essais. Je feuillette beaucoup en librairie, au rayons romans, et rien ne m’attire vraiment. Ce que j’aime, parmi les romans contemporains, ce sont les objets bizarroïdes, ce qui ne ressemble pas vraiment à un roman, ne porte le nom « romans » que pour se situer dans le rayon où les livres font des ventes, mais qui sont au-delà de ce qu’on a toujours appelé roman.
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Si je ne suis pas mis en burn-out avant la fin de l’année, j’aurai réalisé trois de mes neuf résolutions de l’année 2025. Aucune de celles qui concernaient les projets d’écriture. La discipline n’a pas été assez ferme. Il faudra y retravailler.
La question avait été posée à Jean Paulhan :
– Pourquoi écrivez-vous ?
– Pourquoi me faire se reproche ? J’écris si peu.
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* ce reproche
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« la poésie est aspiration
la satisfaction la tue »
Pierre Reverdy
– Lignes courtes, longues à écrire…et invendables !
Mais pourquoi t’obstines-tu que diable !
– Mais pour mille raisons Gaston
Pour l’écart entre les mots et les choses
Pour la musique avant toute chose
Pour compte tenu des mots, le parti pris des choses
Pour mettre en fureur Machin et Chose
Pour le Capital Poésie dont les voix et les livres
ont la précarité des choses frivoles
futiles utiles et vaines
précieuses et folles
– La chose est entendue
Mais ce qui me chiffonne
C’est que ta cause soit irrémédiablement perdue !
– Perdu pour perdu je signe et je persiste
à chercher l’or du temps
en ces lignes courtes
longues à écrire
ou nageant de page en page
je puis, chemin faisant,
me débarrasser de mes idées
qui passent et repassent
Toujours en mouvement
Et dans l’émotion
Qui font l’essence de la poésie
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Sur la plus secrète mémoire des hommes, personnellement j’ai été transporté, il y a tant de questions posées justement dans ce livre. Chacun son ressenti…
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Beaucoup de très belles questions en effet, beaucoup de travail dans la narration aussi (j’aime bien les labyrinthes) ; j’insiste sur le fait que je trouve ce livre très bon ; je ne saurais dire ce qui me manque pour le trouver génial, mais je suis loin de le déprécier.
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