Exercices de disparition (4)


Les définitions de la poésie sont si nombreuses que, de même qu’il y a autant d’anarchies qu’il y a d’anarchistes (Gustav Landauer), il y a autant de poésies qu’il y a de poètes. Chacun redéfinit ses principes, ses concepts, son rythme ou sa prétention d’absence de rythme, sa poétique (même sous forme d’anti-poétique), ses apparitions rhétoriques dans le monde social pour, tout de même, se justifier devant la Cité d’écrire de la poésie (depuis Platon, cela n’a rien d’évident). Ici, on serait tenté de définir la poésie comme disparition derrière la langue. Yves Bonnefoy dirait « derrière la Parole », mais l’époque n’est plus à Heidegger, alors on redescend un peu plus bas : la Parole (avec le p majuscule) induit une force derrière les mots, quelque chose qui meut en-deçà, un mystère qui rend la poésie justifiée et salvatrice. Sans doute écrit-on parce qu’on croit à ce mystère, même secrètement, derrière les postures sceptiques ; si on était réellement sceptique, on n’écrirait rien. Mais enfin, le problème de la disparition chez Bonnefoy et chez Heidegger mériterait une thèse à part, par plus compétent que moi. Si on est tenté de définir la poésie comme disparition derrière la langue, c’est sans doute par souvenir vague des théories des années 60-70 : la mort de l’auteur, la fonction-auteur, « le texte », et tous ces objets théoriques qui continuent de nous faire méditer en frissonnant. Si on y revient, c’est aussi probablement par rejet des apparitions actuelles : écrivains qui voyagent seuls à travers le monde, mais avec une équipe de journalistes les entourant ; émissions littéraires où l’on s’extasie devant tout de la même manière, l’enthousiasme généralisé étant une manière d’obtenir des renvois d’ascenseur ; auteurs dont on se demande parfois s’ils n’écrivent pas leurs livres uniquement pour le plaisir de passer à la radio et à la télévision. Les lumières de l’âge informatique nous empêchent de voir. Aussi rêve-t-on de silence et de ténèbres apaisantes, puis relit-on les poèmes d’Yves Bonnefoy, de Hilda Doolittle et de T. S. Eliot, qui comptent parmi les plus silencieux jamais écrits. Disparaître derrière la langue, néanmoins, a donné lieu à un grande exaltation du « texte ». Les années 1970 n’ont pas annoncé l’avènement d’une grande humilité, en poésie comme en philosophie et dans les arts : l’auteur n’est qu’une fonction, mais il est traversé par des flux qu’il remodèle ; il devient une sorte de magicien qui modèle des puissances auxquelles les autres n’ont pas accès ; l’écrivain postmoderne génère des apparitions qui ne sont pas moins pompeuses que celles des mages romantiques. D’ailleurs, toute cette théorie de l’écrivain traversé par des flux se tire assez aisément des essais de Victor Hugo. Même les humbles, les retirés, ceux qui avancent résolument hors du système médiatique et institutionnel, ont des colères pleines d’orgueil. Ceux qui disparaissent n’ont-ils pas le désir qu’on les acclame à chacune de leurs rares apparitions ? Les conseillers en communication recommandent d’ailleurs de ménager des périodes de retrait, qui suscitent l’attente, pour mieux revenir ensuite. Une véritable disparition ne peut être acceptée par l’individu que s’il a en lui une pensée religieuse qui la justifie, ou alors une profonde misanthropie. -L’hypothèse de poésie comme disparition derrière la langue ne tient pas plus de deux secondes, parce que la langue est un mode d’apparition. L’humain apparaît par ses mots autant que par son entrée dans une pièce. Disparaître, ce serait ne plus écrire, par choix ou par mort. La plupart des gens ne se posent pas la question : ils n’écrivent pas, restent chez eux, n’apparaissent que contre leur gré (travail, réunions de famille). C’est la majeure partie de l’humanité, soit par volonté de rester invisible (« vivons heureux, vivons cachés »), soit par processus subi d’invisibilisation (pour telle ou telle raison, souvent issue de structures de discriminations, on ne vous donne par droit à la parole, ou ne vous écoute pas). Se poser la question de l’apparition et de la disparition, c’est être issu d’un système qui vous a donné la légitimité pour apparaître, ou alors avoir conquis cette légitimité, en s’intégrant donc à ce système. -Et la poésie dans tout ça ? Elle est le rêve d’un monde où rien n’est invisible mais où tout est enveloppé de mystère. Un monde où nous pourrions réellement disparaître derrière nos textes, comme les moines et clercs médiévaux, -mais avec quelle religion ? Les poètes sont toujours tentés par la mystique, parce que la mystique fait disparaître l’individu, tout en lui donnant accès à une réalité supérieure. Disparition par le haut. (« La Team Rocket s’envole vers d’autres cieux. ») La mystique sans religion a passionné les surréalistes, parce que c’était un moyen d’échapper au réel ordonné par les idéologies. Les mystiques ont d’ailleurs presque systématiquement été maltraités par les églises (voir Michel de Certeau). -Mais qu’est-ce que je raconte ? Disparu sous les flux de pensée. C’est bien.

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