Poésie du dimanche (27) : « Chant du coq sauvage » (Monologue, 4)

Les revues de poésie me sont très peu connues. Celles déjà anciennes, je les connais plus de nom que de véritable lecture. Sans doute est-ce pour cela que je suis entré si tardivement dans la poésie contemporaine : un premier livre de poésie publié est bien souvent l’aboutissement d’une notoriété dans les revues, plutôt qu’un véritable début. Autrefois, ces revues étaient tout simplement trop chères pour moi (j’ai d’ailleurs lu l’essentiel de la poésie de la fin du XXe siècle en bibliothèque plutôt qu’en achetant, je n’en avais pas les moyens), et aujourd’hui encore je ne sais trop comment me situer. J’avais enfin trouvé mon bonheur avec Catastrophes, mais l’aventure s’est terminée, passons. Je continue d’essayer de me repérer dans ce champ-ci, en tâtonnant.

**

Une revue de poésie occupe une place singulière dans le champ littéraire. Elle constitue d’abord un espace de découverte : c’est souvent dans les revues que paraissent les premières œuvres de poètes encore inconnus, à l’écart des contraintes commerciales qui pèsent sur l’édition du livre (même s’il y a bien sûr des contraintes également dans le monde des revues). La revue fonctionne ainsi comme un laboratoire, un lieu d’expérimentation formelle et langagière, où peuvent s’inventer des écritures nouvelles, parfois fragiles, parfois radicales. Elle joue aussi un rôle de médiation. En proposant des poèmes, mais aussi des entretiens, des notes de lecture, des dossiers thématiques ou critiques, la revue aide à penser la poésie, à la situer dans son époque, à la mettre en dialogue avec d’autres arts ou d’autres traditions. Elle construit un horizon de lecture et accompagne le lecteur dans un domaine souvent perçu comme difficile ou marginal. Par ailleurs, une revue de poésie crée une communauté. Elle rassemble des voix diverses, parfois contradictoires, et fait exister un réseau de poètes, de traducteurs, de critiques et de lecteurs. Cette dimension collective est essentielle : la poésie n’y apparaît pas comme un geste solitaire, mais comme une pratique vivante, partagée. Enfin, par son rythme de parution et son ancrage dans l’actualité littéraire, la revue capte quelque chose du présent. Elle témoigne des préoccupations esthétiques, politiques ou existentielles d’un moment donné et devient, avec le temps, une archive précieuse de la création poétique contemporaine.

**

Cette longue introduction, un peu trop didactique peut-être, pour les lecteurs se situant hors du champ de la poésie contemporaine.

Pour ce qui concerne l’histoire de la revue Monologue, je renvoie à l’excellent article ci-joint, sur le site Terre à ciel, dans lequel Gilles Jallet revient sur ce parcours : https://www.terreaciel.net/Monologue

Cette introduction aussi pour insister sur le fait que cette revue et ce numéro remplit toutes les fonctions décrites ci-dessus :

-les noms qui me sont connus au sommaire (Guillaume Artous-Bouvet, Isabelle Garron, Dominique Quélen…) font lire la revue et en découvrir d’autres ;

-l’ouverture de lignes plurielles est totale : une traduction de Leopardi, un inédit de Mathieu Bénézet, des œuvres de Jean-Paul Héraud, des poèmes aux poétiques et aux thèmes divers, un journal d’écriture, un journal, des lettres, des articles… ;

-l’unité se fait néanmoins autour de la figure de Mathieu Bénézet, mort en 2013 et qui est le véritable sujet de ce numéro d’une revue à laquelle il avait participé. Il y a des textes de lui, des réflexions sur son œuvre ; et les poèmes, qu’ils soient composés ou non dans ce but, s’interprètent aisément comme une poursuite de ses travaux sur la déchirure, la langue en mouvement, le fait de se perdre de plus en plus.

**

Un exercice de lecteur de revue est souvent : qu’est-ce qui m’a retenu ? Sur quinze propositions, il y a évidemment des éléments qui frappent, d’autres sur lesquels on passe trop vite. Une revue est faite pour être relue. Parfois c’est ce qui nous a échappé qui infuse le plus, ou qui sera le plus important à la relecture ; parfois ce qui nous a le plus frappé était le plus frappant mais pas le plus profond ; mais l’inversion ne fonctionne pas toujours, parfois ce qui est frappant demeure frappant et l’oublié demeure oublié. Aussi, je commence une présentation ici en me demandant quelle aurait été cette même présentation si je m’étais pressé pour finir cet article avant dimanche dernier, et quelle aurait été cette même présentation si j’avais pris le temps de tout relire pour publier cet article seulement dimanche prochain. La pluralité des textes est redoublée par la pluralité des lecteurs, puis redoublée par la pluralité des lectures de chaque lecteur. Le labyrinthe est dans un labyrinthe qui est dans un labyrinthe.

**

M’a frappé d’abord la proposition de Guillaume Artous-Bouvet. Il faut dire que je venais de chroniquer son livre paru aux éditions Épousées par l’écorce, aussi étais-je encore dans le rythme saccadé de sa syntaxe. Le dispositif visuel m’a plu, avec ses chambres qui se referment peu à peu sur la page de gauche. Dispositif simple et habile. Dans le texte, le retour de mots que j’apprécie, qu’on ne voit pas souvent. (« Ossuaire » me fait de l’effet peu importe le contexte, « irisable » y prend une nouvelle dimension.) Sur sa syntaxe, son usage de la négation, ses jeux de sonorités, il faudrait une étude minutieuse ; là aussi, c’est de la poésie pour être lue (aussi, dans cette revue, chez Quélen, chez Vitalia, chez Maurel, chez Bénézet) : on ne peut pas sauter sur le sens et passer à autre chose.

**

Chez Isabelle Garron, l’aspect travail en cours, qui est une des meilleures choses qui soit arrivé à l’écriture au cours du XXe siècle, et dont la continuation (avec variations et nouveautés, bien sûr) offre des plaisirs renouvelés. (Depuis Francis Ponge, disons, mais j’y songe nécessairement en terminant en parallèle Zapp & zipp de Christien Prigent. -Les journaux d’écrivain existaient déjà avant, mais faire de l’atelier le cœur du travail est un dispositif nouveau.) Le poème est troué par le réel, devient « expérience commune » parce qu’il n’est pas séparé du travail de l’écriture, donc du lieu et du temps de l’écriture et des personnes qui ont entouré cette écriture. « le café est bruyant, d’un bruit qui nous entoure » donne le la d’une écriture polyphonique, radicalement ouverte. Avec ce rappel d’un paradoxe qui n’en est pas un : plus on colle au réel, plus l’écriture devient difficile (à écrire, à lire). Ce qui se fait de bon en poésie contemporaine travaille (entre autres) à ce niveau.

**

Dominique Quélen me frappe bien sûr par l’usage du sonnet, genre sur la survivance duquel j’ai longuement écrit en 2025. Il faudrait ajouter une apostille à ma « Petite histoire du sonnet » pour mentionner sa manière d’enchaîner une phrase d’un sonnet sur l’autre. (Dans la série des yakafokon, il faudrait écrire une thèse sur l’usage du sonnet dans la poésie contemporaine française.) (Cela fait trop de parenthèses.) (J’essaierai d’arrêter, promis.) Comme Frank Smith un peu plus loin, Dominique Quélen médite sur l’image, sa matérialité photographique, le regard qui l’isole et cherche à percevoir le corps présent dans l’image, mais qui n’est plus. C’est une méditation sur la distance et sur la mort, du moins peut-on je pense le lire ainsi, sans que cela exclue d’autres lectures possibles. Quelle parole tenir face à cela ? C’est la question de Quélen, de Frank Smith aussi, même si le thème de la disparition est plus sourd chez, c’est la question de Maya Vitalia dans sa méditation familiale, c’est la question posée directement dans son titre par Bernard Chambaz, « Comment un coeur peut-il encaisser tout cela ? », c’est la question en vérité de l’ensemble de la revue, tournant autour de la mort de Mathieu Bénézet.

**

Et finalement, j’ai été conquis par la suite « Andromède » de Xavier Maurel, auteur dont je ne crois pas avoir lu quoi que ce soit jusqu’ici, ce que je ressens désormais comme un manque. Il faut dire que j’apprécie ce type de gageures : reprise mythologique, ambiance épique et tentation de l’hymne, vers longs, – comme je le disais en parlant de Pierre Vinclair, soit c’est réussi et donc très réussi, soit c’est complètement raté. Si j’en parle, c’est bien sûr que c’est réussi. Je me suis déjà bien étendu ici, et je crains de lasser le bénévolent lecteur, aussi me bornerai-je à en faire l’éloge sans l’étudier, et à lui laisser le mot de la fin (dans le poème « Constellations, étude » :

Des points que des traits pourraient relier mais ne relient pas,

des éléments égarés comme se cherchant les uns les autres ;

des halos, des auras, des spectres indiscernables,

de folles vitesses immobiles ; tout un intraduisible fatras

qui ne figure pas, qui ne signifie pas, qui ne ressemble pas ;

voilà ce que c’est qu’une histoire dessinée sur le feuilleté de la nuit.

Laisser un commentaire