Poésie du dimanche (28) : Christophe Manon, « Élégies mineures ».

De même que le sonnet, l’élégie est un genre poétique qui traverse le monde contemporain, conserve une certaine forme, si je puis dire. Là où le sonnet doit être bref et ciselé (des contre-exemples existent, mais passons), l’élégie s’étend, permet l’épanchement. Rainer Maria Rilke reprit cette forme pour en faire une méditation sur la culture ; Emmanuel Hocquard en fit un dispositif ironique et distancié. Même si cela ne sera pas sous la forme des élégiaques latins, elle permet, même avec de la distance, de laisser place à la nostalgie et à la méditation sur le passage du temps. Notre temps s’accélérant, la méditation sur le temps n’en finira pas d’être urgente, aussi l’élégie a-t-elle de l’avenir.

Christophe Manon nous annonce des élégies mineures. Immédiatement, on pense à la notion de « littérature mineure » chez Deleuze et Guattari. Pour résumer à gros traits ce concept, on peut dire que la littérature mineure est celle des créateurs, qui doivent lutter contre la masse des « littératures majeures », c’est-à-dire le canon, ce qui est attendu, ce qui marche à leur époque parce que c’est ce qui est attendu par le lecteur moyen. Littérature majeure est aussi celle qui se prétend majeure, qui prétend aux grands discours et à l’éternité, tandis que la littérature mineure affirme un sous-sol, un sens plus mystérieux et complexe, refuse de se mettre aux devants de la scène.

L’expression « élégie mineure » peut paraître une gageure : une forme classique qui serait « minorisée », donc transformée, actualisée par déformation. C’est bien ce que fait Manon. Néanmoins, l’élégie était d’ores et déjà, autrefois, une forme mineure : celle de l’expression personnelle, mineure par rapport au genre épique, à la tragédie et aux hymnes, considérés comme des formes plus nobles. Manon le sait et reprend donc cette forme aussi parce qu’elle était déjà historiquement mineure, avant de devenir majeure par entrée dans le canon poétique. Il n’y a pas de rupture totale avec ce canon ; il y a variation et nouveauté par bifurcation avec des possibilités non exploitées d’un genre répandu mais pas épuisé.

Si je reviens sur le titre, c’est aussi parce que le poète le motive par un autre contenu : ce sont des élégies mineures parce qu’elles parlent de l’enfance, donc de l’auteur comme « mineur » au sens social du terme. L’idée est astucieuse. Cette minorité du personnage permet de remotiver également les balbutiements, la syntaxe troublée, le mélange des registres de langue, manières de faire qui sont courantes dans la poésie contemporaine, mais qui ont ici l’avantage d’être justifiées par le contenu. On pense aussi au mode mineur dans le domaine musical, chansons et comptines ayant une grande place dans le contenu. Aussi, on peut dire que le dispositif de ce livre est d’un grand intérêt.

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Christophe Manon m’est désormais un poète bien connu, depuis que j’ai eu la chance d’assister à une de ses lectures du Testament (d’après François Villon) qu’il était venu faire lors d’une séminaire de littérature médiévale animé par Nathalie Koble. C’était l’époque où il publiait Au Nord du futur, livre également d’un intérêt certain. Là où beaucoup de poètes contemporains, y compris parmi les plus profonds, ont parfois tendance à la posture hiératique et au mystère épaissi à la sauce mallarméenne, Christophe Manon garde une grande fraîcheur de ton, tout en se tenant dans une grande exigence formelle et un rapport à la fois intime et vivant à la tradition poétique. J’ai déjà pu dire que c’était la posture que je préférais dans le champ contemporain.

Vingt élégies de quatre pages chacune, séparées par une page blanche. Multiples citations, de poésie du canon mais plus généralement de chansons et de comptines. Bribes de dialogues avec la mère, ou de paroles d’enfants. A plusieurs reprises, la syncope entre le vocabulaire enfantin et l’évocation de la mort.

c’est comme si nous n’avions pas été

des enfants nous sommes comme des enfants

c’est celui qui le dit qui l’est

la douleur s’efface mais toujours

elle revient avec un autre visage

encore plus tragique quel drôle

d’endroit pour une déchirure


Rupture syntaxique, enjambements, changements d’énonciation : l’élégie est ici utilisée pour parler non de soi mais de la minorité, des bribes qui s’enchaînent sans lien logique, comme l’attention de l’enfant qui passe d’un objet à un autre sans pouvoir s’arrêter longuement sur un seul. La majorité nous a appris à construire des discours ; la minorité est le temps de la syncope. Même les morts passent au-milieu des vivants, tant le temps et le monde sont détraqués. La poésie est là pour rendre compte de ce trouble ; elle est l’anti-discours perpétuel.

allons c’est fini c’est fini ne pleure pas

un deux trois nous irons au bois

les araignées tissent leurs toiles et partout

les petits animaux en alerte guettent

dans l’atmosphère une transcendance

bien terrestre qui fait vibrer les feuilles

ce n’est qu’un bégaiement du temps

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