1. Pythagore coach. Dans un des fragments rapportant l’enseignement de Pythagore, il est dit qu’il recommandait à ses disciples d’examiner chaque soir leur journée et d’identifier dix choses qu’ils avaient faites ou accomplies. L’idée était visiblement aussi de préparer les choses à faire pour le lendemain. Depuis que j’ai lu ce passage, il y a déjà plusieurs années, j’ai tendance à revenir à ce conseil avant de m’endormir. Néanmoins, à chaque examen, une question se pose : quel type d’événement ou d’accomplissement insérer dans cette liste ? On pourrait s’imaginer un Pythagore coach, qui inciterait à ne pas reporter, à faire les choses importantes : avancer tel dossier, corriger telle copie, réaliser tel appel administratif. On pourrait détourner la liste de façon poétique ou pseudo-poétique : « j’ai vu un beau lever de soleil dans le rétroviseur en montant près de la Semine », « j’ai songé à la neige », « j’ai changé le livre de Sylvia Plath de place dans ma bibliothèque ». On pourrait en faire des choses vues plus cyniques, comme : « entendu, en allant jeter mes poubelles, un ado dire à sa camarade qu’il s’était fait salement enculer la veille », « vu une photographie de Sébastien Lecornu qui lui donnait un air de méchant dans Batman », « songé que les chiffres des massacres en Iran dépassaient en intensité ce que les Israéliens avaient fait à Gaza, ce qui n’est pas peu dire ». Ma fatigue fait que je reviens souvent à la version coach de Pythagore, que je rassemble ce que j’ai réussi à faire, pas réussi à faire, ce qu’il faut faire le lendemain. Obsession d’autant risible que, je le remarque bien souvent, j’avance beaucoup plus quand je ne songe pas qu’il faut avancer.
2. Yuja Wang. J’écoute la discographie de Yuja Wang avec un plaisir profond. J’avais déjà écouté deux de ses albums, mais c’est sa version de la sonate en si mineur de Liszt qui fut décisive : c’était une redécouverte de cette œuvre que j’aime pourtant beaucoup et connais presque par cœur, principalement dans la version de Martha Argerich ou dans celle de Claudio Arrau. Il y a quelque chose dans le suspens mis avant certaines notes. Anaïs me fait aussi remarquer qu’il y a une manière spéciale d’enchaîner les notes. Nous ne sommes pas musiciens, dont tout relève de l’impression. Son répertoire est large et permet d’écouter des œuvres que j’avais peu eu l’occasion d’entendre : revenir à Scriabine, par exemple, est un plaisir. -Me méfiant toujours de mes enthousiasmes musicaux d’amateur non-éclairé, je lis deux ou trois artistes sur cette pianiste, et découvre qu’elle suscite des débats passionnés et parfois franchement étranges pour le non-initié. Un critique parle de « néant avec des doigts au bout », ce qui confirme que des critiques pénibles officient partout. D’autres sont dithyrambiques, et seulement dithyrambiques : on ne comprend pas d’où viennent leurs éloges. Sans doute devrait-on se poser moins de questions en écoutant des œuvres. Je ne sais pas.
3. Impulsions de lectures. Pourquoi, alors que j’apprécie La Mer et son double de Julia Lepère, me retrouvé-je à lire complètement autre chose et à le délaisser ? Je ne sais pas. Un Olga Tokarczuk, Le Banquet des Empouses, qui était sur ma pile à lire depuis un an, est soudain devenu urgent. Entre temps arrive Un Chien arrive de Camille Ruiz. Au-milieu, je relis des bouts de Charles Baudelaire et de Sylvia Plath. Pour ajouter encore du chaos à l’affaire, je songe qu’il faudrait que j’avance dans mon projet de lire les livres présents dans le « labo de lettres » (en fait un grand cagibis) de mon collège, aussi ai-je lu d’une traite Fantastique maître Renard de Roald Dahl et Céleste, ma planète de Timothée de Fombelle. Cela n’a aucun sens. C’est bien.
4. Avancées. Le temps n’a pas permis de faire une chronique de poésie cette semaine. En revanche, les paquets de copie sont terminées, des nouvelles ne sont pas prévues pour tout de suite, aussi l’horizon est-il clair. Aucune des « perspectives » du journal précédent n’ont mené à quoi que ce soit. Les projets et les perspectives ne sont pas mon fort, mais je le vis bien. Mardi un collègue a ramené sa Switch en salle des professeurs et j’ai battu des collègues à Mario Kart. Qui osera dire que je n’ai rien accompli ?