Comment mesurer l’importance d’une revue, d’un groupe, d’un ouvrage ? Les sociologues ont des outils pour cela. Nous, les simples lecteurs, demeurons dans notre subjectivité : il est d’abord bon d’identifier pourquoi cette revue, ce groupe, cet ouvrage, ont eu de l’importance pour moi (vous, moi). Je dirais donc que la revue Catastrophes, dont je suis l’aventure depuis environ 2021, au moment de mon arrivée sur WordPress où était hébergée la version numérique de la revue (le début de cette revue eut lieu en 2017), -la revue Catastrophes m’a réconcilié avec la poésie contemporaine. Adolescent, j’ai avalé une partie de la tradition poétique, puis suis entré dans la poésie d’aujourd’hui par l’intermédiaire de l’édition qui vend le plus de livres de poésie en France, à savoir Poésie/Gallimard. Je me souviens qu’en 2016, pour les soixante ans de cette collection, douze livres de poètes vivants y avaient été publiés : je les avais lus et n’avais apprécié que le livre d’Emmanuel Hocquard, Les Élégies. Je me trouvais dans une impasse, qu’on pourrait qualifier d’« impasse néo-lyrique* » (Hocquard était le vilain petit canard anti-lyrique parmi les douze). Dans le même temps, j’assistais au cours de Michel Murat, à feue Paris-IV Sorbonne, intitulé « Approches de la poésie contemporaine ». Le cours était d’un intérêt certain pour l’étude de la poétique et la connaissance du champ contemporain. Les poètes édités chez Gallimard étaient résolument absents, il en était à peine question, sauf de temps en temps un petit tacle bien senti, par exemple sur André Velter ou Jean-Michel Maulpoix. Les éditions présentes étaient plutôt P.O.L, Nous, Unes, Poésie/Flammarion. Les poèmes étaient plus difficiles, plus « philosophie » et méta, puisque la poésie était toujours en question, le langage posait toujours problème, les textes faisaient entrer dans l’inconnu. Bien souvent, c’était des poèmes écrits par des universitaires. Un souci me tenaillait néanmoins : les poèmes choisis m’intéressaient, mais ne me plaisaient pas beaucoup. Même chez des poètes que j’apprécie beaucoup désormais, comme Charles Pennequin ou Philippe Beck, les choix opérés par l’enseignant n’étaient pas ceux que je ferais aujourd’hui. Le cours était d’ailleurs centré sur P.O.L., éditeur chez qui, malgré quelques exceptions très notables, je trouve peu mon compte. J’en ressortis avec l’idée que le côté « poésie du langage* » menait lui aussi à des impasses. Il me fallut un long détour par la poésie américaine, déjà évoquée longuement par Michel Murat (grâce soit rendu à cet universitaire) mais réellement découverte suite au film Paterson de Jim Jarmusch (grâce soit rendue à ce réalisateur) puis la « série américaine » de chez José Corti (grâce soit rendue à cet éditeur), plus précisément par l’intermédiaire d’Yves di Manno (grâce soit rendue à ce poète, critique, traducteur), et enfin je découvris la revue Catastrophes, elle-même située en partie sous ligne d’Yves di Manno et de la poésie moderniste américaine.
*Pierre Vinclair m’écrivit un jour par mail que « la distinction entre ‘néo-lyriques’ et ‘poètes du langage’ n’a été défendue que par des toquards », aussi me garderai-je de la présenter telle quelle sans distance. Notons simplement que la poésie contemporaine contient plusieurs champs, dont deux entièrement séparés et ne s’adressant pas du tout la parole. Catastrophes est issue du deuxième champ mais, comme le firent toujours les meilleurs œuvres issues de ce deuxième champ, elle refusa de se cantonner à l’avant-garde ou à la méditation morose sur l’unique catastrophe du langage, pour travailler aussi les sujets brûlants : l’ultra-modernité, l’écologie, les drames personnels, mais dans une poésie qui évitât les niaiseries, l’engagement justifiant une absence de poétique, les métaphores faciles, les clichés.
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Maintenant que cet itinéraire personnel est évoqué, je peux passer à des affirmations à prétention un peu plus objectives, situer pourquoi il me semble que cette revue fut d’un intérêt certain, non pas seulement pour moi, mais pour tous (vous, moi).
1° Cette revue n’a pas constitué un clan, mais un réseau. Si on étudie précisément l’histoire de la Pléiade, du romantisme ou du surréalisme, on se rend compte qu’en vérité eux aussi ont constitué des réseaux plutôt que des clans, mais le second XXe siècle avait oublié cette réalité ; les groupes ont souvent fondé leurs fonctionnements sur celui des cellules politiques (y compris les conservateurs). Les années 60 et 70 furent typiques de ce fonctionnement, et la prétendue opposition entre formalisme et lyriques dans les années 80 et 90 le reprenait. Catastrophes renoue avec une tradition d’ouverture.
2° Elle n’a pas constitué une doctrine, mais des lignes. Les idées sont très nombreuses dans cette revue, on peut distinguer certaines idées-phares : le besoin d’éviter le vers libre et le trop grand nombre de métaphores ; un travail de déconstruction-reconstruction de la syntaxe ; une poésie sous-tendue par des questions philosophiques et critiques. Mais le corpus d’idées n’est pas organisé, fixé, aucun véritable manifeste ne vient le structurer et, quand texte théorique au style s’approche du « manifeste » il y a (et il y eut), des incises et petites digressions viennent toujours rappeler qu’après tout chacun fait comme il veut. De plus, les débats ont été nombreux, y compris entre les animateurs principaux, notamment entre Vinclair et Albarracin (voir par exemple « Prise de vers »). Ses lignes sont des lignes de fuite : ne pas rester dans l’ancien, mais pas non plus dans la croyance en un renouveau perpétuel ; aller dans tous les sens, mais en s’astreignant momentanément à telle ou telle contrainte ; refuser toute facilité dans le champ, tracer des sentiers hors-champ.
3° Elle s’est toujours ancrée dans le réel, les textes cherchaient un langage pour dire le monde qui nous entoure dans toutes ses pluralités, pour que les mots soient face-à-face avec les choses, que les mots soient aussi considérés comme des choses parmi d’autres dans le monde. « Catastrophes », celles des crises multiples qui nous entourent. Guerres, déchets, travail, contextes politiques, discours, publicités, tout y passe (ou du moins tout a droit à y passer), dans un geste typique de la poésie moderniste, où les hiérarchies sont abolies et où toute chose est égale sur le plan d’immanence. Égalité qui n’est pas sans elle-même faire problème, être une chose parmi d’autres. Politique, oui, de « sensibilité anarchiste », mais d’une anarchie exigeante. Le reproche de « difficulté » qui empêcherait d’être véritablement « anarchiste » (accessible directement à tous) serait absurde à énoncer, puisqu’une anarchie sans exigence tourne vite au libéralisme ou à la bêtise des libertariens, et qu’une poésie sans exigence tourne vite à la soupe publicitaire.
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Une expression me vient pour parler de cette revue, une grosse expression que je sais ne pas pouvoir employer sans me justifier pendant de longs paragraphes, mais je ne peux pas la réfréner. Ce fut une revue de grande qualité. Les textes publiés dans la revue Catastrophes furent des textes de grande qualité. J’ai lu Nelson Goodman, j’ai lu Pierre Bourdieu, je sais donc combien cette expression est sujette à caution. Dans ces chroniques, j’ai bien souvent évité la question de la qualité, et même d’exprimer un avis sur les livres présentés. Aimer ou ne pas aimer un livre n’est pas nécessairement l’enjeu majeur d’une lecture. Ce qui m’a intéressé, ce sont des techniques, des « trucs », des sujets, toutes choses que j’ai décortiquées à la fois pour mon propre divertissement (depuis le lycée, j’adore faire des commentaires de textes, j’y prends réellement du plaisir, peu importe le texte) et pour réfléchir à mes propres pratiques d’écriture. Quand j’ai été enthousiaste, je l’ai écrit, mais cela n’a pas toujours été le cas, et alors j’ai considéré que ce n’était pas la peine de l’écrire. D’ailleurs, certains poètes m’ont envoyé des messages pour me remercier de tel ou tel article, le considérant comme élogieux, alors que j’avais simplement décortiqué et pas réellement apprécié le livre ; mais, décortiquer, c’était déjà montrer le travail fait par l’auteur, donc, en quelque sorte, reconnaître une qualité. Plus banalement, j’avais aussi en tête le nihil admirari d’Horace, la volonté d’analyse froide, aussi liée au fait que j’ai parfois, autrefois, eu des enthousiasmes qu’aujourd’hui je dois reconnaître de mauvais goût. Avec la revue Catastrophes, je dois reconnaître un enthousiasme persistant. Si je dis que cette revue fut de qualité, non pas seulement dans sa forme générale (présentée dans la section précédente), mais dans le contenu de ses textes, c’est que je n’y vois pas seulement l’exercice de ma subjectivité : il me faut définir ces je-ne-sais-quoi qui pourraient valoir comme des critères de qualité.
Dans ce volume 5, prenons par exemple « Accidentés » de Guillaume Condello. Pourquoi est-ce que je peux dire que ce sont des « poèmes de qualité » ? La section consiste en quatorze poèmes de quatorze vers. Il y a donc là tout d’abord un effet de construction (mathématique) et un effet de tradition (ce sont des sonnets). Le contenu apparaît d’emblée comme moderniste : traînées d’avions, touristes, ouvriers, bulldozers, etc, mais avec au-milieu le retour de figures anciennes : Xerxès, « avecque », « ores », quelques citations éparses. Le texte est troué par l’Histoire : histoire longue de la constitution de la mer méditerranée, histoire récente du changement de la forme urbaine, et sur la fin l’écho de la guerre d’Algérie. Ampleur des sujets, tenue de la forme d’ensemble, intérêt de la syntaxe et des images : oui, c’est un travail de qualité ; -c’est banal de le dire ainsi, mais c’est ainsi.
Là les monts rabotés par les mains architectes
L’eau le vent et le temps refont le lit mouvant
Du fleuve aimant la mer froissant ses draps liquides
Quand la terre baise le ciel
A l’horizon à l’est où dit-on commencèrent
Les Cités dans le sable au hasard des chemins
De deux fleuves fières avant que l’eau les ponce
Et le vent en vagues visages abolis
Sur les parois gravées où de la gravité
La loi est mise à nu un avertissement
Ô empires toujours en ruines qu’on fait naître
De rien dans le fracas temporaire des corps
Qu’on voudrait contenir dans le plan d’une histoire
Sur la page froissée où les continents vont.
(Guillaume Condello, treizième poème de la section « Accidentés ».)
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Outre les poèmes et réflexions, l’un des grands intérêts de ce volume est l’Épilogue rédigé par Pierre Vinclair. Le point 3 (le texte est un pastiche du Tractatus de Wittgenstein) propose une courte histoire de la poésie des années 2010, qui sera d’un intérêt de premier plan pour un historien futur qui s’intéressera à la poésie ancienne (la nôtre), ou plus modestement pour celui qui veut se repérer dans ce champ récent. Dit comme cela, on pourrait ressentir une certaine pompe et emphase, mais le ton reste léger. Sérieux et légèreté n’ont jamais été opposés par la revue, les deux sont complémentaires et ne s’annulent aucunement l’un l’autre. Le point 4.3221 explique d’ailleurs que ce texte n’était pas prévu au départ et a dû être écrit pour que le volume atteigne le nombre de pages indiqué dans le devis pour obtenir la subvention du CNL. Ce genre d’ironie fait toujours mon bonheur : c’est le hasard qui est créateur, pas la méthode.
Plusieurs textes m’étaient déjà connus, mais je relis avec bonheur les « 11 chants » de Julia Lepère, dont je lis actuellement en parallèle le récent La Mer et son double. L’article de Sophie Martin, « Pourquoi écrit-on des récits en poésie », mérite d’être lu avec une très grande attention. J’attends toujours impatiemment l’avancée de la traduction d’Aurora Leigh d’Elizabeth Browning par Pierre Vinclair, dont on retrouvera le début dans cet opus.
Bien sûr, je pourrais approfondir l’analyse de détail à n’en plus finir, aller vers par vers dans les beaux poèmes de l’ensemble, par exemple dans « Le Peuple du Rhône », œuvre collective au centre de cette revue collective affirmant sans cesse que la poésie se construit collectivement, -même si Pierre Vinclair se fait tout de même ici plus omniprésent et chef d’orchestre que jamais, -dans ce volume-ci, puisque la revue dans son ensemble fut co-animée avec Laurent Albarracin et Guillaume Condello. La vérité est que j’en étais à 2 000 mots d’écriture de cet article, que mon ordinateur a planté et que j’ai dû tout réécrire ; arrivant de nouveau à 2 000 mots, l’envie me prend de laisser le diligent lecteur (s’il est arrivé jusqu’ici, c’est qu’il fut bénévolent, et je l’en remercie) se procurer l’ouvrage pour en lire plus précisément le contenu.
La totalité du contenu de la revue Catastrophes est disponible gratuitement sur WordPress, à l’adresse https://revuecatastrophes.wordpress.com
Merci aux éditions Le Corridor bleu et à Charles-Mézence Briseul pour la composition du volume papier.
Et, comme dirait le poète : BOUM !
Voilà une recension de grande qualité ! Merci pour cette alliance de perspective (individuelle) et de profondeur (critique). Je ne me souvenais plus avoir dit qu’étaient des tocards etc., mais ce ton péremptoire est malheureusement bien crédible, hahaha. Merci ! Amicalement,Pierre
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Merci Pierre pour ton retour. Bon courage pour tous tes projets en cours. Je te file des bises.
Pour l’histoire des tocards, je viens de vérifier : ce n’était pas dans le corps d’un mail mais en commentaire sur l’article concernant Yves di Manno critique, héhé. (J’avais là aussi mentionné cette distinction.) Mais ne t’en fais pas, on a besoin de ton péremptoire de temps en temps, ça réveille les méninges.
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En ligne, le poème cité de Condello, « Accidentés », est lisible au numéro 39 (ici : https://revuecatastrophes.wordpress.com/2023/03/21/accidentes-3-3/). Je le dis parce que j’ai cherché un temps.
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