Notre rapport aux oiseaux dépend de plusieurs faits historiques. Tout d’abord, nous sommes une génération majoritairement urbaine : beaucoup d’entre nous ont connu les pigeons, les moineaux, les corbeaux, mais très peu d’autres oiseaux. (Longtemps, enfant, et même encore adolescent, je croyais que les moineaux étaient les petits des pigeons.) Ensuite, nous vivons durant la sixième extinction, -extinction causée dans sa quasi totalité par les productions de l’espèce humaine.
Pierre Vinclair s’inscrit dans ce double devenir, qui nécessite, poétiquement, de faire descendre les oiseaux du ciel des Images métaphoriques, pour les ramener sur la terre du réel : apparitions dans le quotidien, disparitions dans le silence, -tout en justifiant en parallèle les proses explicatives qui entourent les poèmes et traduisent le travail intellectuel et poétique d’un individu qui, comme moi et l’essentiel des jeunes générations, ne connait presque rien aux oiseaux.
S’il y a politique ici, c’est dans un domaine plus profond que celui du spoken word auquel les anglo-saxons nous ont habitué récemment. Même si les préoccupations sont -entre autres- écologiques, pensée et poétique ne sont pas arrimées à une « écopoésie », dont d’ailleurs pas grand-monde ne se revendique, contrairement à ce que pourraient laisser penser les remarques acerbes que Christian Prigent fait contre ce mouvement dans Zapp & zipp. Nos poèmes rejoignent des questionnements écologiques parce que notre époque est celle du drame écologique, -l’engagement militant sur ces questions se situe dans une autre sphère, bien que des lignes puissent traverser les deux.
Birdsong fait partie de ces œuvres que Pierre Vinclair, dans sa grande productivité (près d’un livre tous les six mois), pose au bord du chemin, tout autour de son grand œuvre (Les Encadrements, encore deux tomes à paraître chez Poésie/Flammarion, si les rumeurs concernant la fermeture de cette collection se révèlent fausses). J’ai désormais l’habitude de ce fonctionnement, que j’avais déjà commenté dans La Forme du reste : le moment d’écriture du poème est présenté, le cheminement philosophique explicité, parfois les poème est précédé ou encadré par son exégèse. Contrairement à ce qu’il pourrait sembler en lisant une présentation sommaire indiquant que le livre mélange un peu tous les genres, cela rend la lecture beaucoup plus simple. C’est un livre très accessible, -je le dis parce que ce n’est pas toujours le cas des livres que je présente ici.
L’auteur avait vingt minutes de présentation lors d’une rencontre consacrée aux oiseaux (« Osez l’oiseau »), aussi a-t-il choisi de rédiger vingt poèmes de chacun une minute. L’intérêt du livre réside bien sûr dans ces poèmes.
Par le ciel, quoi que ce mot veuille dire –
qu’il renvoie au royaume (d’un mauvais père)
dont nous aurions été exclus
pour avoir désiré savoir
que rien n’existe sinon
l’inconnaissable réel et la matière
avec laquelle nos facultés fabriquent
le décor coloré et bruyant des objets
se composant en phrases tarabiscotées
s’essayant à chanter, captées
par les institutions comme des briques
pour ériger les sociétés – (…)
Intérêt philosophique, aussi, du travail sur l’altérité. L’oiseau comme radicalement autre, inassimilable par les mots humains, habitant à sa manière inaccessible, produisant un chant si éloigné du nôtre, qui plus est du métaphorique « chant poétique ». L’oiseau, mais surtout les oiseaux : leurs radicales différences (il y a plus de différences entre deux espèces d’oiseaux qu’entre l’homme et le singe), leurs couleurs, leurs manières d’exister.
Ce qui m’a touché, et qui ne me paraît pas du tout anecdotique, c’est l’aspect « roman d’apprentissage » de l’ensemble. Je crois que notre époque a besoin de ce genre de livres d’apprentissage (manière pompeuse de dire que : moi, j’en ai besoin), pour plusieurs raisons. 1° Nous vivons dans un monde de vitesse et de surtravail. Il faut réapprendre à prendre le temps, se reposer, observer pendant des heures, méditer, écrire, effacer et réécrire en se posant d’abord la question de notre rapport au monde. 2° Nous vivons dans un monde de surinformation, où notre vocabulaire est d’abord celui des médias et de la tech américaine. Il faut réapprendre les mots du vivant, les mots matériels et techniques, qui nous permettent de dire le drame écologique contemporaine. 3° Nous vivons dans un monde qui a perdu son sens. Poser des médaillons sur des tombes d’oiseaux morts ; méditer sur le désastre et apporter quelques petits éléments de pensée dessus, même si c’est -en poésie- bien souvent sous la forme du requiem, bien que les livres puissent aussi être une source profonde d’action ; progresser intellectuellement, moralement, poétiquement : -voilà qui a du sens.
Comme je suis en vacances et que j’ai pu regarder, hier, les hérons et les aigrettes au bord du Rhône, il est possible que j’en vienne à m’imaginer des niaiseries : que la poésie puisse réparer quelque chose, parler pour les oiseaux. Tout ceci fait problème, de manière toujours explicitée, dans la poésie de Pierre Vinclair, qui fait toujours redescendre, comme je le disais au début, les oiseaux et la poésie de leur ciel pour les ramener à leur matérialité. La poésie ne sauve pas le monde, elle est plus ou moins comme la mangeoire qu’on pose dans son jardin ; ce n’est pas grand-chose, mais c’est déjà quelque chose.
pendant que certains tombent
à pic, que d’autres
se multiplient
dans le béton brûlant
et la pollution lumineuse
trouvant leur territoire
où trempent les mégots
carbonisés dans les gouttières
et nichant la joie
qui reste sous nos fenêtres
avec l’ivresse
mauvaise du périphérique
où nous tournons
en écoutant la mort à la radio ;
un oiseau solitaire
s’est posé un instant
au bout d’une branche
ployant, sur un saule pleureur mal coiffé
à l’équilibre, dans la lumière grise
du ciel rincé.
[Cet article sera suivi d’au moins un autre, partant du texte de Vinclair pour élargir à d’autres perspectives. Si Gaïa veut, je parlerais aussi des photographies de Byung-Hun Min qui accompagnent le livre ; la place m’a manqué ici.]
Oui pour apporter du sens à nos mots, à nos moments de solitude heureuse, de contemplation des êtres plus petits que nous en taille mais non en grâce… façon de résister au déluge de connerie et de bulshitt qui vient de l’autre côté de l’Atlantique, accroché aux basques des innovations technologiques, qui reste à notre portée.
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Lorsque l’humain aura tué le dernier oiseau, pollué la dernière goutte d’eau, pêché le dernier poisson, alors il comprendra que le PIB n’a aucune valeur, et qu’il faut vite avancer vers le BNB (Bonheur National Brut) celui qui donne des ailes au plus petit moineau de la planète et redonne à la terre cette couche de bon terreau qui fait pousser les artistes vers l’essen-ciel
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