La nécessité d’un texte, cela ne veut rien dire. Écrivant cela, l’association d’idées me vient : si on suit la philosophie analytique, bien d’autres termes ne veulent rien dire : beauté, qualité, etc. Tous nos termes français en -té, c’est-à-dire les objets abstraits.
Enchaînant « Le Monde des livres » et un passage sur Babelio, je m’interroge sur ce qui m’irrite dans ces lectures de critiques, et je songe qui c’est probablement lié aux adjectifs : inspirant, intéressant, paradoxal, intime, virtuose, poignant, etc. J’ai commencé à lire des classiques, vers mes quinze ans, avec Albert Camus, qui limait ses phrases en enlevant en priorité les adjectifs et les notions abstraites. (Dans le domaine anglais, Hemingway fit de même.) Maintenant j’essaie de revenir à l’adjectif, mais de manière détournée, en évitant les vus et revus. Ce n’est pas facile ; si je relisais mes textes publiés ici, probablement en trouverai-je des dizaines de mauvais. Dans mon journal de lecture, par exemple, l’adjectif « intéressant » revient sans cesse, quand je ne sais en vérité pas trop quoi dire.
Les créateurs avalent les styles antérieurs, se les approprient, puis coupent, et coupent ensuite, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une colonne vertébrale qui donne l’illusion d’un style. (Style, lui aussi, est un objet abstrait.)
De tous les auteurs, peu importe les manières d’écrire, je préfère les sceptiques, car, même lorsqu’ils sont peu profonds, voire franchement patauds, ils obligent à un recul réflexif. (La profondeur, elle aussi, est un objet abstrait.) Dans la pensée, le travail négatif demeure l’urgence. On étouffe plus sous les idées fausses qu’on est en manque d’idées nouvelles. (Non, cette dernière phrase est idiote.)
Regardant La Grazia de Paolo Sorrentino, Anaïs et moi sommes les seuls à rire dans la salle. Était-ce un film sérieux ou alors sommes-nous les seuls à avoir compris sa légèreté ? Sans sa légèreté, il n’y a pourtant pas grand-chose à en tirer ; c’était un bon moment, mais le film ne marquera pas l’histoire du cinéma. Il y eut des ronflements dans la salle ; c’est dommage, la personne qui ronflait a manqué Toni Servillo rappant dans son salon entre deux moments où il faisait semblant de travailler (il joue un président italien ; évidemment qu’il ne travaille pas).
Sur scène, Peter Doherty éclatant de santé, avec un groupe très solide derrière. Un beau moment, en ce jour de saint Valentin, date sur laquelle aussi bien Doherty que les deux premières parties ont fait des blagues. Il a offert un cadeau à son épouse, Katia de Vidas, qui l’accompagnait au clavier ; ironisé sur le fait qu’il se portait très bien ce soir car son équipe avait caché la bouteille de Chartreuse qu’il avait acheté le matin (c’était juste avant d’enchaîner avec sa chanson sur le Calvados) ; le chien de la famille se baladait sur scène, et Doherty le caressait à l’occasion ; à la toute fin, après une ultime repris de There Is A Light That Never Goes Out des Smiths, leur fille est venue faire de la trottinette sur scène. Concert formidable, par ailleurs.
Voyant le chien de Peter Doherty sur scène, je songeais à Un Chien arrive de Camille Ruiz, sur lequel je voulais déjà écrire la semaine dernière (un « Pour les chiens » après « Pour les oiseaux », c’eût été pas mal), mais j’avance peu car j’ai trop de lectures en cours, et de copies, alors je papillonne.
Je lis C’est ainsi que nous demeurons libres de Yaryna Chornohuz. Des poèmes écrits sur le front du Don, en Ukraine. Structures proches du confessionnalisme à la Sylvia Plath -mais, une fois cela dit, qu’est-ce qui a été dit ? Pas grand-chose. On les lit parce que ce sont des poèmes de guerre, sur la meurtrissure de la guerre, parce qu’on se sent solidaire des victimes de l’impérialisme.