Le président, un volume de Pablo Neruda posé sur la table élyséenne, ne dit pas grand-chose de neuf, semble un expert médiatique comme les autres, avec pour seule spécificité d’être entouré de dorures. Nous nous doutions que l’allocution ne contiendrait pas d’annonce renversante, mais regardons quand même, parce qu’une autre fois, nous avions cru que l’allocution ne mènerait à rien, et il avait annoncé un confinement jusqu’à nouvel ordre. La télévision enchaîne avec Washington sous le brouillard. La transition symbolique est facile : c’est le brouillard aussi dans les intentions de Donald Trump. Les passants et les invités continuent d’analyser chaque citation du président américain, comme si elles avaient une signification. Chez lui, comme chez Macron, comme chez les dirigeants iraniens, la parole n’a de toute façon plus aucune espèce de valeur. À Téhéran et à Dubaï, pas de brouillard, le soleil de plomb. Une image de bâtiments dévastés, et d’Iraniens marchant dans les ruines, -puis une image d’une ambassade américaine, qu’un missile a touché sans faire de victime ; les deux images reçoivent une équivalente gravité, le même temps d’analyse. Un mur égratigné et une école détruite avec des jeunes filles dedans sont visiblement une violence équivalente. La situation est tellement grave que Léa Salamé a presque l’air compétente. Après, en faisant la semaine, je mets Zombie des Cranberries à fond. It’s the same old theme since 1916 / In your head, in your head, they’re still fighting / With their tanks and their bombs, and their bombs, and their guns / In your head, in your head, they are dying. On se dit qu’évidemment on ne va pas pleurer l’ayatollah, qu’on s’est même un peu réjoui que son peuple en ai fini avec lui, puis on se rappelle qu’on avait eu la même impression avec la mort de Khadafi, et qu’on n’aurait sans doute pas dû. On a envie de faire celui qui a des perspectives larges et d’affirmer que, si on avait eu des gouvernements dignes de ce nom, on serait sorti de la dépendance au pétrole et on n’aurait pas à être allié avec les Émirats Arabes Unis. Autant on était prêt à soutenir l’Ukraine bien plus que ce que nos pays ont fait, -autant, mourir pour Dubaï, là, ça dépasse un peu les bornes. On a envie de mettre des messages un peu cyniques, de type : « Soutien critique aux bombardements sur les influenceurs à Dubaï ». Certains ne s’en privent pas. On se dit qu’en vérité on devrait se couvrir la tête de cendres et alerter les gens dans la rue sur le fait que l’humanité se dirige très loin de ce que les grands penseurs de notre histoire lui avaient assigné comme destin. Chacun ses tactiques d’évasion. De moins en moins de gens regardent l’actualité. Chacun retourne dans sa bulle. Rester détendu dans un monde affreux n’est pas bon signe, mais faire face à la violence nécessité de mettre en jeu sa psyché. J’y songeais l’autre jour, quand l’un des travailleurs de Carrefour Market me dit : « Avec votre épouse, vous avez toujours l’air détendus. L’autre jour, ça n’allait pas fort, je vous ai vus, ça m’a fait du bien ». Je le raconte à Anaïs, nous aurions dû en être joyeux, l’avons d’abord été, mais je ne pus m’empêcher de me dire : si c’est nous qui avons l’air des gens détendus, c’est que le monde va vraiment, vraiment très mal. En vérité, toute personne qui n’est pas actuellement en pleine aigreur ou en pleine dépression doit paraître détendue aux yeux des gens normaux (normaux, c’est-à-dire qui vont mal). Je me suis dit ensuite : si je n’ai pas l’air déprimé dans cette époque affreuse, n’est-ce pas que quelque chose ne va pas dans mon rapport au réel ? Tout cela, j’y pensais en lisant Melancolia de Mircea Cărtărescu, ou plutôt, je naviguais sur les lignes en laissant mon esprit dériver, je ne lisais pas très bien, car je repensais aux guerres de ces dernières années, particulièrement au Soudan et au Congo, en songeant que tout ceci était le renouvellement de l’échec de la culture : les religions, puis l’humanisme, puis les Lumières, nous avaient annoncé la construction d’un monde de paix, nous n’y sommes pas parvenus. On retourne au travail, les tâches se poursuivent les unes après les autres, sans changement majeur. S’il y a vraiment quelque chose de grave, on nous accordera peut-être une minute de silence avant de retourner bosser comme d’habitude. (Mais seulement si les victimes sont de notre bord ; les autres, c’est de la statistique. -Guerre en Ukraine : 500 000 morts déjà.) On bosse comme tout le monde : dans le brouillard. Même les tâches intellectuelles s’automatisent. L’écriture claire et nette appartient désormais aux intelligences artificielles ; nous n’avons plus que les borborygmes, les insultes, les coqs-à-l’âne, les rhétoriques du brouillard. C’est quand l’IA fait des erreurs qu’elle nous paraît la plus humaine. Errare humanum est : l’adage risque d’obtenir une nouvelle postérité. Je reprends mes carnets et j’y écris des choses bien plus déprimantes qu’ici ; parce qu’en même temps, j’ai entendu les amis quand ils disaient qu’il fallait plutôt soigner les amis que les enfoncer dans le désespoir. Si le gars de Carrefour trouve que j’ai l’air détendu, c’est que ça fait illusion. L’amour et la famille y sont bien sûr pour quelque chose, le fait d’avoir une situation stable, de lire de bons livres, d’écouter de la bonne musique. Je fuis comme les autres l’éclatement du réel, voudrais surtout éviter qu’on me prête un discours sur la situation mondiale : je n’en ai pas. Le pire, c’est quand les gens vous présupposent une idée que vous n’avez pas, en fonction de leurs obsessions. C’est ce qui fait que les gens se taisent, ou écrivent dans le brouillard. Croire avoir un avis est d’ailleurs souvent bien naïf. Néanmoins, l’injonction ancienne demeure : continuer à exercer son jugement, continuer à dire ce qui paraît juste, lire, écrire, penser, agir, comme le firent les anciens lors des époques pénibles, c’est-à-dire durant toutes les époques. Un jour, peut-être, le brouillard se dissipera.
Le problème, c’est qu’on persévère.
J’aimeJ’aime
Le brouillard se lève de temps en temps sur un système capitaliste à bout de souffle préfèrant entraîner l’humanité dans sa chute plutôt que passer le pouvoir.
J’aimeAimé par 1 personne