Événements

Il doit y avoir, quelque part, une histoire du déni de la guerre. Si elle n’est pas déjà faite, elle est à faire. De la « jacquerie » pour parler de guerres civiles, de « l’œuvre de civilisation » pour parler de guerres coloniales, des « événements d’Algérie » ou des « écrasements de révoltes » pour parler là encore de guerres coloniales, et désormais des « opérations spéciales » (Ukraine, et désormais Iran) pour parler d’invasions ou de destructions méthodiques. Moins la guerre est dite par les dirigeants, plus elle s’étend partout. D’ailleurs, le mot guerre, chez eux, se met à essaimer partout ailleurs que dans la guerre. Il y eut la guerre contre le covid ; les intellectuels de salon, quant à eux, parlent tantôt de « guerre des sexes », ou de « guerre des races », ou de « guerre de civilisation », ça donne l’impression de parler de choses importantes, alors qu’on ne parle que de ses obsessions. Pendant qu’Israël envahit le Liban, les médias continuent de méditer sur les paroles contradictoires de Donald Trump ; on enchaîne avec des micro-trottoirs durant lesquels les passants se disent très inquiets de la montée du prix de leur plein d’essence. Personne n’est à la hauteur des événements. L’actualité passe à côté de l’histoire, elle oblitère l’humanité sous le dérisoire. Dans une époque où des gens qui citent George Orwell regardant avidement CNews, tout est possible. Heureusement qu’il y a Pedro Sánchez pour tenir un discours digne ; c’est peu de chose, mais c’est quelque chose. Avoir des réactions dignes face aux événements devrait être un objectif fondamental pour chaque être doué d’expression. Un deuxième objectif devrait être de composer de bonnes marches funèbres, de bons poèmes pour les morts. Ceux qui ne méditent pas assez sur la mort sont ceux qui partent le plus aisément à la guerre, -et ceux qui envoient le plus aisément leurs citoyens à la guerre. Ensuite seulement, on pourrait faire les malins et réfléchir. Parmi les commentateurs, il n’y eut qu’André Markowicz pour constater que l’augmentation des prix du pétrole allait avantager la Russie, qui va gagner beaucoup d’argent dans l’affaire. Ce matin, je lis dans le direct de Libération que les États-Unis ont levé certaines sanctions sur la Russie pour qu’elle puisse exporter son pétrole, notamment vers l’Inde, qui en dépend grandement. Pourquoi est-ce que j’écris tout cela alors que je n’ai pas de compétence spéciale sur ces questions ? Parce qu’il faut bien s’arrêter pour réfléchir, et que l’écriture est un utile outil pour ce faire. Si chacun avait son carnet dans lequel il essayait de décrypter les événements (événements divers, pas nécessairement les guerres) en y déconstruisant les discours qui les entourent, on progresserait certainement. On pourrait déjà y voir ce qu’on ne voit pas. En France, les informations internationales sont de mauvaise qualité. Je ne sais pas ce qu’il en est ailleurs. Sur la Chine, presque rien. Sur le Moyen-Orient, la partialité permanente, la réduction de tout au terrorisme et au pétrole. Sur l’Afrique, un somme de clichés infâmes (les documentaires sur l’Afrique, à la télévision française, ne peuvent s’empêcher le plan sur une vache famélique, suivi d’un paysan qui se demande comment il va pouvoir survivre, -vraiment, le degré zéro de la connaissance de l’Afrique, le cliché néocolonial dans sa plus grande crasse). Ce qui tourne en boucle, c’est les États-Unis. En école de journalisme, on n’apprend visiblement que l’anglais, voire que sa variante américaine, -sinon, on aurait de bons reportages sur l’Inde ou l’Afrique anglophone, mais non, même pas. Ensuite, on pourrait songer au fait qu’analyser le conflit entre Israël et les pays voisins est rendu malaisé par notre absence de connaissance de l’arabe et de l’hébreu. Et dans les analystes, qui comprend les deux à la fois et peut donc vérifier les sources des deux côtés ? Sans parler des manipulations possibles. Je me souviens d’un ami de lycée, d’origine turque, qui arriva un matin tout à fait interloqué : la veille, sur TF1, il avait regardé un reportage sur la Turquie. À un moment, Recep Tayyip Erdogan s’exprimait. Cet ami avait constaté que ce que disait le président turc et la traduction proposée étaient absolument dissemblables. Nous n’en sommes pas devenus complotistes, Dieu merci, mais cela n’incite pas à la confiance. Le réflexe est souvent de ne plus regarder l’actualité, ce qui ne nous rend pas plus intelligents, au contraire. Que nous n’arrivions pas à faire face est signe d’un grave échec humain. Bien sûr, ceux qui font face, ce sont ceux qui subissent la guerre : ils n’ont pas d’autre choix, ne choisissent pas de faire face ou non. C’est nous, l’arrière, qui ne tenons pas la route. (Dans le cadre de la mondialisation, lors de toute guerre, tout le reste du monde est un vaste arrière.) À part le pape, pas grand-monde ne fait des discours où il déplore toutes les victimes, –toutes les victimes. Pendant ce temps, les dernières études scientifiques sur la question affirment que le réchauffement climatique ne suit désormais plus une croissance linéaire, mais exponentielle. Les pires scénarios se confirment. Tous les peuples devraient être dans la rue pour exiger la dépose des armes et le travail à la justice générale. Ce n’est pas un vain rêve. Il n’y a pas d’alternative à l’utopie.

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