Fragments, 26 mars 2026

Ces moments où je lis Proust et regarde des estampes, sans véritable plaisir, uniquement pour sortir de l’ambiance du travail.

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Relisant un volume de Laurent Albarracin, Le Message réisophique, je songeai : la réisophie est l’enfant que la ‘pataphysique a fait dans le dos de la poésie. Je fus content de cette phrase, puis constatai que seule une dizaine de personnes pourraient la comprendre, et qu’ils ne me liraient pas.

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Correction des dictées de brevets blancs : l’impression d’un échec cuisant, total. Nous n’avons pas réussi à apprendre l’orthographe aux élèves. On fait des anamnèses : d’où cela vient-il ? qu’aurait-on pu faire mieux ? Les réponses sont si multiples et engagent une analyse tellement complexe de l’état social actuel qu’on s’y perd ; on ne sait même plus à quoi on pensait.

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Démanteler le numérique.

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Il a suffi que je me plaigne des brevets blancs pour que d’excellentes copies me passent sous les mains, meilleures que celles que je produisais en 3e.

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Il y a de la joie à ruminer.

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Poreuse morosité, foreuse, peureuse.

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Parmi les livres chroniqués en 2025, certains m’ont paru plus importants que d’autres, à la lecture. En 2026, je replonge dans quelques-uns, et me mets soudain à placer Le Message réisophique bien plus haut que ce qu’il m’avait semblé l’année précédente. Pourquoi ? Difficile à dire.

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De l’aubade à la sérénade.

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Nouveaux articles sur la pollution au cadmium, scandale sanitaire que je suis depuis un moment désormais. Cela devrait être la préoccupation principale des citoyens de ce pays. La recommandation des autorités de santé est de réduire drastiquement la consommation de blé français, tant les sols sont pollués.

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« dater l’ordalie dans un lit d’étés » (Tom Buron)

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Heure d’information syndicale puis conseil pédagogique autour de la question : comment faire redescendre le niveau de violence verbale et physique au collège ? Plein de mesurettes possibles, généralement d’ordre punitif. Seule réponse réelle : en faisant le travail politique pour qu’en 2027 soient élus un président et un gouvernement qui cessent l’abandon des services publics.

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Je mets la version étendue des Glassworks de Philip Glass, une heure vingt, pour accomplir des tâches ménagères et administratives. Je rêve qu’après cette heure vingt le reste de la semaine soit décanté, clarifié, abordable. Après un bon moment et un rangement apaisant, je finis par ressasser le dernier cas de harcèlement dont j’ai été mis au courant dans une de mes classes.

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Il faudrait bâtir un éventail d’exercices zens, taos, stoïciens, pour se débarrasser des ruminations inutiles. Mais alors, on aurait fait exactement ce que les néo-capitalistes attendent de nous : nous adapter, nous apaiser, pour pouvoir mieux servir le travail et les managers toxiques.

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En trois ans de collège, impression d’être devenu un être colérique. Selon mon affectation de l’année prochaine, ce trait va-t-il s’accentuer ? demeure ? ou parviendrai-je à l’éliminer ?

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Anaïs et moi remarquons qu’aucune monographie consacrée à Kawase Hasui n’est disponible en France. (Celle qui existait est désormais épuisée, achetable seulement à haut prix.) Envie d’en écrire une, puis constat que nous n’avons pas la spécialité, la légitimité qui permettraient de la faire publier. Envie de l’écrire quand même, juste pour le plaisir.

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Mes filles mangent du fromage. Je leur demande si elles connaissent le rompit, ce fromage ancien, dont la présence est attestée dans la Bible, quand il est écrit : « Jésus prit le pain et le rompit. »

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Le matin, cours décalé donc une heure de trou, je mets des sonates de Beethoven interprétées par Maria João Pires, une heure et quart. Je rêve qu’en une heure et quart je pourrais avancer de manière décisive, clarifier la semaine, la rendre abordable. Je n’ai fait que lire des articles de blog que j’avais en retard, puis mettre en ordre, c’est-à-dire désordonner, les fragments ci-dessus. On n’en arrive qu’à un peu plus de six cents mots, temps de lecture trois minutes ; petite forme, mais il faut compenser par la contemplation d’une estampe de Kawase Hasui (pourquoi ses temples me fascinent-ils ?) et par l’écoute de « La Tempête ».

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