On ne sait tellement pas de qui c’est la tragédie que les titres s’entremêlent : Electre, Oreste, Les Choéphores, voire Les Mouches, ou même Tu étais si gentil quand tu étais petit. La tragédie est générale, tout le monde est touché. Chez Euripide : Électre pour le moment du double meurtre, Oreste pour le tourment et jugement dudit Oreste. Chez Eschyle, Les Choéphores (porteuses des libations) pour le double meurtre, Les Euménides (autre nom des Erynnies) pour le tourment et le jugement d’Oreste.
Électre n’est-elle qu’un pion dans le jeu tragique ? (Un matériau, une machine, comme dirait Heiner Müller ?) Elle a tout de même l’épaisseur de sa haine. Sartre en fait l’incarnation de la mauvaise foi et charge Oreste de tout l’acte libre. Les autres font, le plus souvent, porter la charge sur Électre : on pourrait la lire comme émotion brute, mais sa haine est politique, portée par toute sa raison et sa religion, elle a conscience de sa haine et se reconnaît rationnellement en elle. Elle hait le monde retourné, l’usurpation, le désordre institué comme ordre. Elle maintient la mémoire de l’ordre, de la justice, elle est la mauvaise conscience des tyrans, celle qui attend patiemment qu’arrive le moment opportun, l’arrivée de celui qui devra frapper. Oreste est le véritable pion, Électre est la reine. Sa folie est méthodique, plus encore que celle d’Hamlet. Une folie patiente, quinze ans de haine à attendre l’occasion propice. Chez les Grecs, structure genrée classique, qui est celle d’une grande partie des religions instituées : la femme transmet la vérité et les valeurs, l’homme agit.
Ce qu’on oublie dans les réécritures modernes, c’est que chez les Grecs, Oreste est absout de son crime, puis épouse Hermione, vit heureux et a beaucoup d’enfants, -Électre épouse Pylade, est heureuse et a beaucoup d’enfants. L’atroce tragédie des Atrides finir comme un conte. Il faut imaginer Electre heureuse dans un palais, Oreste heureux dans un palais, vieux et entourés de leur descendance. Cela, l’oeuvre littéraire ne le raconte pas, parce qu’elle n’arrive à pas à narrer le bonheur. Le bonheur est sans narration, seule la crise fait une belle histoire.
L’histoire des Atrides : deux générations d’horreur, puis une résolution complète, grâce à Oreste et Électre. Un monde sans violence est possible. La violence prendra fin, si quelqu’un a le courage d’une dernière violence. (En attendant leur retour, à la moindre inattention.)
