Amours chiennes

Cet article est écrit à quatre mains : A.signifie Anaïs, C. signifie Clément.

Je n’ai jamais vraiment compris l’amour pour les chiens. Les chiens ne me font pas peur, mais je les trouve toujours trop ombre – ou miroir.  -A

Dans ma région, les chiens se signalent d’abord par le panneau « Attention au chien », ou « Attention : chien méchant », et autres variantes. Tout le monde comprend que le panneau signifie : « Le chien et son maître mordent les étrangers ». -C

Petite, j’ai grandi avec plusieurs chiennes.  Aucune d’entre elles ne semblait avoir de vie propre. Dans mon regard d’enfant, elles n’étaient pas vraiment des compagnes, mais des sortes de peluches agitées par des esprits. Bien entendu, cette vision enfantine est complètement erronée, mais je me demande quels ressorts psychologiques sous-tendent les évolutions de notre rapport à l’animal. On s’est peut-être trop moqué de Descartes et de ses animaux-machines. -A

Certains lisent des livres par plaisir, par divertissement, ou pour se confirmer dans telle ou telle idée. La plupart des livres que je lis, je les lis au contraire pour retourner toutes mes idées, trouver du nouveau, de l’inattendu (parfois, c’est l’ancien qui est inattendu). Si j’ai lu Un Chien arrive de Camille Ruiz, c’était d’abord parce que je n’aime pas les chiens, n’avais pas lu de récits sur les chiens parce que je n’en avais pas envie, et que, donc, il fallait que je tente l’expérience, avec une autrice dont j’avais apprécié Perdre Claire et dont j’apprécie beaucoup le Journal (même si, souvent, les passages sur Ziggy ne me paraissent pas les plus intéressants). Très vite, à la lecture, je me suis rendu compte que je ne pourrai pas écrire une critique habituelle, de type « j’aime / j’aime pas ». Je pourrais dresser la liste des passages que j’ai préférés, des passages que j’ai moins aimés, mais en vérité, l’intérêt du style de Camille Ruiz réside dans son travail sur l’intime et le quotidien et dans la réflexion sur l’intime et le quotidien, aussi avais-je plutôt envie d’écrire un texte intime et quotidien, en partant comme elle des chiens, -et, comme elle, en fragmentant. -C

Je lis Un chien arrive de Camille Ruiz, et je l’imagine devenir, comme elle le dit, une « chienne » en promenant Ziggy dans les rues de Brasilia. J’imagine les hommes l’approcher, tenter une caresse, un geste déplacé. Son idée de faire, sans le vouloir, corps sexuel avec son animal, me parle. Lorsque j’étais cavalière et que je me promenais seule en forêt ou m’occupais de ma monture, je me faisais souvent aborder par des hommes insistants. Mais je n’avais pas l’impression d’être avilie de la même façon, d’être tout à fait dans la position de la chienne ; s’y mêlait aussi l’image de la dominatrix, ce qui est peut-être plus glauque encore. Les regards masculins captaient plusieurs faits qui devenaient supports de leurs fantasmes : je contraignais un animal puissant par le harnachement, mon animal déployait une « féminité » gracieuse qui, il faut le croire, paraissait se prolonger en moi, et mon centre de gravité en selle était vaginal. J’avais parfois l’impression d’être scrutée, surtout à cheval. Je possédais alors une jument nommée Nymphe par son naisseur – un homme. Ce n’est pas une blague. -A

Une fois, de manière très fugace, j’ai eu une affection pour deux bouledogues, que gardait notre amie O. J’ai connu deux bouviers bernois sympathiques ; -en vérité, quand j’amorce une anamnèse canine, je me rends compte que j’ai apprécié beaucoup de chiens, sans jamais, au grand jamais, avoir l’envie d’en adopter un. Je suis par ailleurs, ces dernières années, plutôt fâché avec les chats, que j’adorais dans mon enfance : il me semble désormais que l’affection entre l’humain et le chat vient du fait que ce sont les deux seuls animaux qui tuent par plaisir. En revanche, j’ai de très bonnes relations avec les araignées. Les araignées mangent les insectes ; les araignées sont des artistes ; les araignées regardent le monde depuis les hauteurs de mon plafond ; il est très important d’avoir une araignée au plafond. J’ai, aussi, un grand respect pour les cafards. J’ai eu la chance (non), dans un appartement de rez-de-chaussée de la banlieue parisienne, d’observer une invasion de cafards venus des caves. Bien sûr, j’ai tout de suite pris mes dispositions pour les exterminer mais, les regardant attentivement, observant leurs mouvements, je ne pouvais empêcher le frisson cosmique : c’est une certitude scientifique que cette espèce nous survivra. -C

Anthropomorphisme. J’ai rencontré deux animaux étrangement singuliers dans ma vie : une chatte et une rate.

La chatte a aujourd’hui 18 ans, et possède le même caractère que Cléopâtre. C’est une chatte à poils longs, rayée, agouti, qui ressemble à la représentation de Béhémoth dans l’ancienne édition Pavillons poche du Maître et Marguerite. Chaque personne ayant posé sa main sur elle l’a appréciée instantanément. Elle ne dort jamais autrement que dans un lit, sous une couette. Elle est si proche de l’humain, si câline, si impertinente, et si humaine dans ses réactions, que tous ceux qui la connaissent la considèrent comme une personne. Elle est entrée dans ma vie lorsque j’étais moi-même adolescente. Elle était si petite qu’elle tenait dans la paume de ma main. Je l’emportais partout, je lui parlais sans discontinuer comme le ferait un gourou lavant le cerveau de ses adeptes, je la promenais en laisse lors de ses premières sorties, je dormais avec elle. Qu’ai-je versé de moi dans cet animal pour qu’il me devienne à ce point familier ?

La rate, quant à elle, vous aurait étonné. Elle savait ouvrir les portes des cages, répondait au sifflement et marchait au pied, telle une chienne. Elle se battait avec les chats jusqu’à les coucher et résolvait toutes sortes de problèmes. J’ai noté en l’observant une nette différence avec la souris, la gerbille et le hamster, trois animaux à mon sens très craintifs, très dépendants de l’instinct. Savez-vous que lorsqu’une inondation se produit dans un égout, les rats les plus âgés s’entassent en échelle pour permettre aux plus jeunes de s’enfuir en gagnant les niveaux supérieurs ?  Il est certain que les rats survivront aussi à l’humanité. -A

Il est normal, en période de crise écologique et de sixième extinction de masse (causée, celle-ci, par l’humain), qu’on repose le rapport entre notre espèce et les autres. Dans ce contexte, le chien a une place spéciale : il n’est pas menacé, n’est pas « exploité » au sens où le sont les animaux des fermes-usines, il est plutôt une présence banale, quotidienne, qui crée une étrangeté, une sorte de fantôme, mais de fantôme de chair et de poils. Nous avons beaucoup plus de relations avec les chiens qu’avec le reste du règne animal, et en vérité bien plus même qu’avec les chats. Regarder le monde sous l’œil du chien permet de se décentrer sans pour autant partir loin : si j’écris une nouvelle où le monde est vu du point de vue des cafards, cela prend tout de suite une dimension fantastique ; chez Camille Ruiz et les auteurs qu’elle convoque au cours de son livre, faisant le point sur la littérature canine avant elle, l’ancrage demeure profondément réaliste. -C

Lorsque j’étais étudiante, j’ai suivi durant quelques semaines un séminaire de zoopoétique mené à l’EHESS par Marielle Macé. Si le principe m’a semblé intéressant, ouvrant un champ de recherche encore assez nouveau à l’époque, j’ai été par la suite un peu déçue par le choix des textes et les réflexions menées à leur propos. Dans les textes contemporains, l’animal ne me semblait pas assez chargé de symbole pour nourrir une analyse profonde – sa symbolique était trop claire, ou trop réduite. Il pouvait aussi devenir référent, dans une pensée souvent phénoménologique, absorbant par là-même tout ce qui pouvait se déployer autour de lui dans le texte. Il me semblait qu’on restait en surface des choses en abordant la littérature sous cet angle, passant souvent de l’incommunicabilité à l’anthropomorphisme. -A
 

Incommunicabilité et anthropomorphisme. Tous les récits sur les chiens sont en vérité des autobiographies obliques. Un essai transforme cela en réflexion oblique sur la société humaine. On voudrait que le lecteur arrive à atteindre ce chien, cette rose, cette personne, cette rue, mais c’est un mirage : le lecteur navigue dans le monde des mots, des symboles. Le chien n’est déjà plus un chien, l’objet n’est plus un objet, la personne est un fantôme. Le titre Un chien arrive l’indique : le chien n’en finit pas d’arriver.  -C

Une réflexion sur “Amours chiennes

  1. Merci pour la réflexion, surtout sur la jument qui me rappelle la triste séquence Depardieu. Un peu déçu par le livre pour ma part, mais je ne vais pas développer ici (le name dropping de références assez maladroit, le style qui se cherche et qui est souvent poseur). Cela dit, j’ai apprécié les dimensions les plus féministes, notamment sur le corps féminin érotisé par la présence du chien. Et surtout j’aime bien votre écriture à tous les deux ! Toujours un plaisir. L’animal est un champ en pleine expansion comme on le voit en librairie, où il y a beaucoup de publications sur le sujet.

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