Yves di Manno, « Élagage ».

(Poésie du dimanche, 33)

2026 m’est poétiquement une année difficile : elle clôt l’aventure de la revue Catastrophes et celle de la collection Poésie/Flammarion. Je ne reviens pas sur mes itinéraires de lecture : ceux qui ont lu quelques-uns des quatre cents articles qui précèdent celui-ci savent que ces deux institutions ont été centrales dans mon approche de la poésie. Bien sûr, dès la préface, l’auteur insiste sur la double dimension de ces disparitions : d’un côté une certaine morosité, avec l’impression de « rendre les armes », de l’autre la volonté, par ce chant du cygne, de laisser entrevoir d’autres horizons que la poésie dominante (avec savoir : états d’âme arrimés à une débauche de métaphores faciles).

Malgré le nombre de remarques négatives, sur la « régression poétique », la violence de l’époque « vidée de son humanité », et l’échec de la révolution surréaliste et moderniste à réaliser la grande transformation de la langue et de la vie qu’elle s’était fixée, -malgré l’évident échec, visible par le fait que nous en sommes là, en 2026, il faut aussi percevoir les lignes de satisfaction qui traversent cet ouvrage. Les deux coexistent et ont toujours coexisté : il faut éviter à la fois la naïveté et l’auto-apitoiement. La poésie comme le travail critique d’Yves di Manno ont toujours été menés par une exigence de lucidité.

Quatre lignes directrices me semblent mener cet ouvrage, et correspondent plus ou moins aux différentes sections :

1° L’inventaire de ce qui a compté dans la poésie du dernier XXe siècle.

2° Le travail de défrichage, traduction, présentation et adaptation du grand massif de la poésie moderniste américaine.

3° Le travail de défrichage, présentation et adaptation du grand massif qu’est « le surréalisme belge » (le terme a été récusé par les surréalistes belges, mais on en aura un meilleur quand les universitaires auront fait le travail de fond dessus).

4° L’édition et la présentation du travail actuel de poètes de valeur.

Plusieurs satisfactions dans ce travail mené par l’auteur pendant plus de cinquante ans. Tout d’abord, son travail d’éditeur ne peut évidemment que lui apporter une certaine fierté : Poésie/Flammarion, qu’il dirigeait depuis 1994, a de toute évidence été, durant ces trois dernières décennies, l’éditeur français de référence dans la création poétique contemporaine. Bien sûr il y eut aussi d’autres « gros » éditeurs : P.O.L, Gallimard, Mercure de France ont sans doute de meilleurs tirages ; les éditions Nous, les éditions Unes et bien d’autres ont aussi publié de grandes œuvres. Mais, quand on discute de poésie avec les poètes contemporains, qu’on fait le compte des livres qui ont compté ces dernières années, Poésie/Flammarion tient le haut du panier.

Ensuite, toute la section des « Suppléments aux Objets d’Amérique » montre que le travail (collectif) sur le massif de la poésie américaine a porté un certain nombre de fruits. Il reste à faire : H. D. n’est pas entièrement traduite (j’ai eu envie de m’y mettre), Robert Duncan non plus, ainsi que plusieurs auteurs du Black Mountain College. La prise en compte des réflexions prosodiques américaines a été pris en compte de manière relative : il y eut bien sûr Hocquard et d’autres, mais le premier retour à l’ordre des années 1980, puis l’actuel déploiement de la poésie d’états d’âmes arrimés à analogies faciles (« Instapoésie », pour le dire vite) fait que cette tradition s’estompe dans le paysage français. Néanmoins, il faut regarder le travail accompli : traduction de nombre des chefs-d’œuvre américains, et plusieurs œuvres françaises de valeur écrites dans ce sillage. Pensons à Hocquard, à Albiach, à Vinclair, et bien sûr à Yves di Manno lui-même, dont Champs demeure un livre de poésie central de la fin du XXe siècle.

Sur ce versant-là de l’ouvrage, qu’on me permette de dire que l’article sur Hilda « H. D » Doolittle., retranscrit dans l’ouvrage (p. 75 à 94) devrait être une raison pour chaque lecteur lambda de se procurer ce livre. Si certains passages du livre s’intéressent à des auteurs peu connus du grand public et peuvent donc constituer une lecture difficile quand on a peu de bagage poétique, ces vingt pages sur H. D. sont limpides et d’un intérêt fondamental.

Le travail sur le surréalisme belge, en revanche, laisse à Yves di Manno un goût amer : depuis « endquote », il s’attache à défendre l’œuvre de Paul Nougé, Paul Colinet, Christian Dotremont, Daniel Fano et plusieurs autres, sans qu’un véritable élan éditorial, critique et poétique se soit manifesté sur ce massif-ci. Ce n’est pas bon signe : que des travaux novateurs, impertinents, qui bouleversent l’ordre poétique et politique établis, passent à la trappe, signifie qu’une certaine idée de la poésie, comme résistance et mobilisation du langage contre les discours mortifères, risque de s’évanouir. Ce dernier livre d’Yves di Manno sonne, pour reprendre une image éculée qu’on me pardonnera peut-être, comme une invitation à reprendre le flambeau.

Ce « flambeau », donc, on pourrait le clarifier en synthétisant plusieurs propositions éparses dans les pages, mais toujours reprises avec cohérence depuis le début du travail critique du poète. La pensée d’Yves di Manno invite à se concentrer sur les foyers de création plutôt que sur les discours établis. La poésie comme art du langage a toujours fait peu de vente et obtenu peu de succès, mais il lui faut tout de même des lecteurs actifs, qui défricheront, élagueront et diffuseront ces foyers de création, pour que d’autres puissent émerger. Cela nécessite d’aller vers les marges plutôt que vers le centre, donc d’errer. Quand les marges finissent enfin par arriver au centre (William Carlos Williams, par exemple), on peut s’en satisfaire, laisser faire les universitaires et poètes de la nouvelle génération qui s’en empareront, et aller élaguer d’autres marges. Le risque, c’est de se retrouver dans la zone du dehors (l’expression est absente chez di Manno, mais je la vois ainsi) : les auteurs à la marge sont souvent des auteurs qui ont joué avec les contraintes génériques, manié la prose coupée, voire ont décidé d’abandonner la poésie pour des créations qu’on continue de classer au rayon poésie faute de mieux, parce que les librairies appellent désormais « poésie » tout ce qui n’est pas du roman à l’ancienne ou du développement personnel. Qu’appelle-t-on alors « création » ? Tout ce qui surprend, travaille la syntaxe, le lexique, les clichés, tout ce qui s’écrit dans un idiome qu’on n’avait pas encore lu.

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Je m’aperçois que cet article est déjà long et que je n’ai pas dit tout ce que je voulais dire. J’aurais pu parler des qualités de prosateurs d’Yves di Manno : je n’avais pas non plus eu la place pour en parler dans l’article de la revue Europe que j’avais consacré à son travail critique. Les grands poètes sont toujours aussi de grands prosateurs ; l’inverse n’est pas vrai. Je vais à nouveau poser ça là sans en dire plus.

Les quelques mille mots des lignes ci-dessus sont finalement assez distanciés et présentent l’auteur à un éventuel « grand public » (mes cinquante lecteurs), sans que je reparle, sauf dans quelques incises, de mon rapport subjectif à son œuvre. Si j’ai apprécié l’œuvre d’Yves di Manno (poétique, critique, éditoriale), c’est parce qu’elle m’a sans cesse amené à m’interroger sur mon rapport aux œuvres, à la syntaxe, au lexique, à cette émotion appelée poésie. Je dois dire que ce plaisir a toujours été un plaisir d’abord négatif : à le lire, je me rends compte à quel point mes propres réflexions demeurent banales, amatrices ; mais, en poésie comme ailleurs, j’ai toujours aimé qu’on me démontre d’abord ma nullité avant de m’offrir un horizon pour en sortir.

Enfin, j’ai eu plaisir à retrouver des noms connus et, sur la fin de l’ouvrage, des articles que j’avais déjà lus. J’en sors avec une forme d’urgence à me procurer tous ces ouvrages importants qui vont disparaître (les ouvrages de la collection seront-ils réimprimés?), à lire ce dont il est question dans l’ouvrage, et à écrire, à penser mieux.

Une réflexion sur “Yves di Manno, « Élagage ».

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