Ce qu’on pourrait appeler actualité poétique pose nécessairement problème, comme en vérité tout ce qu’on pose sous le terme infiniment vaste de poésie. La poésie se présente en effet bien souvent comme inactuelle, voire, pour les plus hyperboliques, comme éternelle : son « actualité » serait donc une forme de chute. Cela explique que bon nombre de gens qui publient de la poésie ici ou là lisent assez peu leurs contemporains, -ce qui, à mon avis, est une erreur. D’autre part, il est habituel de regretter le peu de visibilité de la poésie, voire, pour ceux qui sont encore peu entrés dans le massif de la poésie contemporaine, de se lamenter sur la « disparition de la poésie ». Les médias de masse semblent en effet considérer qu’à part quelques apparitions fugaces (Amanda Gorman lors de la cérémonie d’investiture de Joe Biden, l’instapoésie, le petit succès des livres d’Arthur Teboul, plus récemment Laura Vazquez), la poésie est un genre caractérisé par l’inexistence. Poésie inexistante serait d’ailleurs un très bon titre pour une revue. Pourtant, dès qu’on pose dans ses favoris ou dans son flux RSS les quelques revues et sites qui traitent d’actualité poétique, c’est la profusion qui est marquante : on ne sait plus où donner de la tête. Comme lire des articles dans ce domaine est devenu une de mes activités principales, il me prend depuis quelque temps l’envie d’une espèce de revue de presse, dont je n’ai pas encore défini le fonctionnement, la périodicité ni quoi que ce soit. J’en fais une aujourd’hui, avec des articles qui m’ont intéressé la semaine passée.
1/ L’entretien de Philippe Beck avec Isabelle Baladine Howald m’avait échappé lors de sa publication initiale ; je le découvre à la faveur d’un partage de l’auteur sur les réseaux sociaux. Tous les deux reviennent sur la fin de la collection Poésie/Flammarion et réfléchissent à l’inscription de la poésie dans le champ contemporain. Les grands dangers sont le « philistinisme simple » (le mercantilisme) et le « philistinisme cultivé » (la culture comme outil de visibilité personnelle). La poésie en est réduite au clandestinat. La question reste ouverte : comment, alors, saisir les œuvres et les apparitions ?
2/ Les œuvres, en effet, continuent leur chemin fantomatique. « Fantomatique » est un mot qui revient souvent quand on parle du travail poétique de Sandra Moussempès, mais les articles se multiplient néanmoins pour la mettre sous une lumière méritée. Le jour où je publie ceci, un article lui est consacré dans le « Lundi Poésie » de Libération, mais je voudrais surtout qu’on lût ce très bel entretien publié chez Diacritik. Il est beau de voir des revues prendre le temps d’interroger longuement, de faire déployer la réflexion et les thèmes dans un développement approfondi.
3/ Il m’a toujours semblé que l’analyse de la poésie devait s’insérer dans une réflexion philosophique d’ensemble et aller dans le détail technique. L’article que Pierre Vinclair consacre à Liliane Giraudon fonctionne de cette manière : un premier paragraphe faisant état de sa réflexion d’ensemble, qui porte sur l’ « écopoésie », ou « écopoétique », ou « poésie à l’ère de l’Anthropocène » (allez lire ses précédents articles pour saisir les nuances) ; un deuxième paragraphe qui situe l’anthologie Java, la position de ce mouvement dans la poésie contemporaine française ; et, ensuite, une entrée dans l’analyse de détail. C’est ainsi que j’essaie de construire mes recensions également (avec bien sûr des variations, selon l’œuvre ou l’état de la réflexion du moment) ; j’ai le sentiment que plus d’articles de ce type permettrait d’élever un peu le débat. L’avantage de celui-ci est également de faire découvrir, pour ceux qui ne connaîtraient pas encore, l’œuvre de Liliane Giraudon. C’est sur Les Temps qui restent, site qu’on lit toujours avec plaisir.
4/ Les réflexions de Philippe Beck et Isabelle Baladine Howald, dans le premier article partagé, ouvraient sur la difficulté de saisir les apparitions. Ce n’est pas pour rien que Philippe Beck médite, depuis plusieurs mois déjà, autour d’une série de textes publiés sur Sitaudis et justement appelés « Apparitions ». Comme celle de Pierre Vinclair, la prose de Beck est d’une grande densité, mais chez Beck la réflexion est redoublée par l’épaisseur métaphorique, par les bifurcations entraînées par les mots, ainsi que l’art de l’allusion et de l’ellipse. C’est une prose, je dirais, dans la lignée de celle de Mallarmé. Il s’agit d’une réflexion sur le jugement, la critique. Il montre bien sûr l’aspect agonistique de l’activité critique, l’affrontement perpétuel, avec cette question toujours renouvelée : qui juge ? Mais l’espoir est permis, puisque « La critique, c’est l’art de préparer la paix. »
https://www.sitaudis.fr/Poemes-et-fictions/apparitions-28-1781327596.php