Note sur la réception de la poésie russe de l’Âge d’argent

« Âge d’argent » est l’expression par laquelle l’histoire littéraire russe appelle la floraison poétique des années 1890 jusqu’au-milieu des années 1920. L’expression se fait par rapport à l’âge d’or qu’avait été la période de Pouchkine et de son cercle ; elle a été popularisée par un vers d’Anna Akhmatova, dans son « Poème sans héros ».

La lecture du livre Nécropole de Vladislav Khodassevitch est assez déroutante. Je doute que grand-monde, en tout cas parmi les moins de quarante ans en France, y compris parmi les amateurs de poésie russe, ne connaisse le nom de cet auteur : le livre paraît en France en 1991, chez Actes Sud. Cela n’a pas dû être un succès : aucun autre livre du poète n’est publié chez Actes Sud, aucun livre tout court avant une édition de poèmes chez Circé en 2016. Quand il est connu, il est sans doute connu comme « le mari de Nina Berberova », de même que Goumiliov est connu en France comme « le premier mari d’Anna Akhmatova ». (Pour une fois que c’est dans ce sens et pas dans celui d’une grande autrice réduite à « la femme de », on a presque envie de sourire.)

Nécropole est une série d’articles écrits durant les années 1920-1930, en exil, consacrée à des figures de ce qu’on appelle désormais « l’âge d’argent de la poésie russe ». Khodassevitch présente ces auteurs par le biais de ses souvenirs, mais il débouche souvent sur une étude de leurs poétiques. Le terme qu’il utilise, à la place d’ « articles », est « mémoires », avec le double sens : texte consacré à un auteur (mémoire sur…) et souvenirs (mémoire de…).

Déroutant, ce livre, parce que les auteurs présents dans ces mémoires sont pour la plupart des inconnus. Les figures connues pour la plupart en arrière-plan. Tsvetaeva, Akhmatova et Pasternak ne sont évoqués qu’une seule fois, et encore dans des listes de figurants dans telle ou telle réunion poétique. Mandelstam est présent dans ces listes et a droit, en plus, à une scène un peu cocasse, mais sa poésie n’est pas étudiée. La mode de « l’acméisme » est présentée comme une vogue liée à la personnalité de Nicolaï Goumiliov, alors qu’aujourd’hui, dans le domaine français, ce nom est associé à Anna Akhmatova. Maïakovski n’existe tout simplement pas, probablement à cause de différents politiques. Parmi le canon actuel de la poésie russe de l’âge d’argent, tel qu’établi aujourd’hui en France, seul Alexandre Blok trouve son nom dans un titre d’article, et encore est-ce en collocation avec Goumiliov, et c’est l’un des articles les plus courts du recueil. Essénine a quant à lui droit à son article complet, mais Essénine est surtout connu chez nous indirectement, par la réception importante qu’il eut dans le monde anglo-saxon.

En France, le face émergée de la réception de la poésie russe est constituée par Poésie/Gallimard, éditeur qui réalise 50 % des ventes de livres de poésie. Les choix de cet éditeur sont nets : dans l’anthologie Cinq poètes russes du XXe siècle, on trouve quatre poète de l’âge d’argent : Tsvetaeva, Blok, Mandelstam, Akhmatova, auxquels vient s’ajouter Brodsky. Dans le domaine russe, sur cette période, l’éditeur compte Maïakovski et Pasternak. Qu’on le veuille ou non, cela constitue une sorte de « canon de l’âge d’argent russe en France ». Dans un livre de poésie comme Kérosène kitch d’Henri Deluy (Flammarion, 2017), ce sont les poètes russes cités.

Bien sûr, il y a une face immergée de l’iceberg, tout le travail de nombreux éditeurs, confidentiels ou semi-confidentiels (à part Poésie/Gallimard, à l’échelle du champ littéraire, toute la poésie est a minima semi-confidentielle). Goumiliov peut être lu dans une traduction de Serge Fauchereau chez Le Murmure, Khodassevitch peut-être lu chez Circé, Sologoub peut-être lu entre autres chez Noir sur Blanc, etc.

Sur la différence radicale entre l’analyse de Khodassevitch et celle de notre lieu (la France, les années 20), plusieurs éléments, parfois concurrents, parfois complémentaires, peuvent être formulés :

1° Notre lieu et notre époque ont leur propre vision de la poésie russe, qui n’est pas celle de la Russie ou des autres pays. La sorte de canon qui s’est dégagé est issu des choix de poètes et de traducteurs français, par leurs propres affinités et leurs propres besoins.

2° Khodassevitch est pris dans son époque, il a « la tête dans le guidon », comme on dit. L’histoire littéraire, elle, fait des choix en prenant en compte des oeuvres qui ont pu échapper aux contemporains. De même, il est fort possible que les écrivains français des années 2020 retenus par la future histoire littéraire nous soient aujourd’hui parfaitement inconnus, ou que nous ne les voyions pas comme produisant des œuvres si significatives que cela.

3° Khodassevitch est un symboliste. Il fait la part belle à Alexandre Blok : même si peu de pages lui sont consacrées, elles sont élogieuses, alors que la plupart du temps Khodassevitch est ironique, parfois assassin, par exemple avec Brioussov.

4° Khodassevitch ignore les poétesses. Tsvetaeva n’est pas de son cercle, Akhmatova non plus. Il fait de Goumiliov le grand poète de l’acméisme, alors qu’aujourd’hui on accorde cette place à Akhmatova. Soit Khodassevitch se trompe (et là, une critique féministe pourrait faire l’hypothèse d’une misogynie au moins larvée : la seule femme présente dans le recueil est Nina Pétrovskaïa, décrite comme poétesse médiocre et seulement présente comme muse tragique d’André Biely puis de Brioussov), soit l’histoire littéraire a rehaussé l’œuvre d’Akhmatova parce qu’Akhmatova, bien plus tard, a produit ce chef-d’œuvre qu’est le Requiem. De toute façon, il apprécie peu l’acméisme et regrette la mode des épigones de ce mouvement. (C’est un classique, chez les critiques russes, de parler des « poétesses acméistes » comme certains parleraient des « instagrammeuses poésie » aujourd’hui. -Non pas Akhmatova bien sûr, mais la foule de ses imitatrices.)

5° Mandelstam et Pasternak sont plus jeunes que Khodassevitch, il n’a pas pu assimiler leur oeuvre ni leur donner la valeur que nous leur donnons. Leurs grandes œuvres, d’ailleurs, sont postérieures ou publiées postérieurement à l’écriture de l’auteur. Tous les deux sont par ailleurs assez critiques du mouvement symboliste (voir point 3).

6° Nous n’avons accès qu’à une part très limitée de la poésie russe, si bien que nous ne pouvons en juger que depuis le brouillard.

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En filigrane, Khodassevtich analyse la fin de cet « âge d’argent », brutalement réduit au silence par la violence stalinienne. (Mais déjà, sous Lénine, l’assassinat de Goumiliov fut une saloperie.) La nécropole dressée par l’auteur est aussi un magasin de suicides : Nina Petrovskaïa, Mouni, Essenine, etc. Nous pensons aussi aux suicides de non-cités : Tsvetaeva, Mandelstam, Maïakovski... Ironique, mélancolique, physiquement très diminué depuis des années, Khodassevitch contemple ce monde déjà effondré, et nous donne quelques fragments pour le comprendre ou, justement, pour nous faire comprendre qu’on ne peut rien y comprendre.

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