Mais laissez-moi, dit le professeur aux deux personnes qui l’entouraient et lui parlaient doucement, laissez-moi, je dois aller faire cours, non je ne peux pas vous suivre, et pourquoi devrais-je vous suivre, et alors il comprit, les deux hommes, la camionnette, la croix bleue sur la camionnette, on l’emmenait chez les fous, quelqu’un avait dû indiquer son nom, un passant, un étudiant, le serveur du bar, peu importe, en tout cas ils étaient arrivés vite, tout va bien se passer, monsieur, nous savons que vous n’avez rien fait de mal, nous sommes là pour vous aider, et le jeune infirmier dépêché pour le chercher le regardait d’un air distant, il n’était pas question de pitié, il était question d’amener ce vieux perdu et jacasseur d’un point A à un point B, il répétait les gestes, paroles et procédures nécessaires, les muscles tendus en cas de résistance, mais dès qu’il eut compris, le vieux retrouva le semblant de sourire qu’il avait eu devant la statue de Paul Verlaine, on m’envoie chez les fous, dit-il, c’est d’une logique implacable, voyez-vous (il avait trouvé deux nouveaux interlocuteurs, qui l’écoutaient d’une oreille distraite en l’installant à l’arrière du véhicule médical, tout deux concentrés sur le langage non-verbal, résistera, résistera pas, rester vigilant, l’individu a l’air sujet aux changements brusques d’émotions), voyez-vous, que je continue mon soliloque devant vous ou devant mes élèves, qu’importe, j’avais prévu de leur faire cours sur Emmanuel Hocquard, mais ils s’en passeront sans doute bien, mon absence leur sera un simple désagrément du fait de tout ce chemin fait pour rien, beaucoup venant des banlieues lointaines où leurs bourses et allocations leur permettent à peine de vivre, et surgira la question « aura-t-on des partiels dans sa matière, s’il est parti en hôpital psychiatrique ? », la seule question qui intéresse les étudiants, et c’est bien normal, mais, voyez-vous, j’aurais aimé leur donner un enseignement plus profond, à savoir qu’ils vont rater leur vie, et que ce n’est pas grave, alors je vous le dis à vous, messieurs, tout le monde rate sa vie, et ce n’est pas grave, j’ai compris cela devant la statue de Paul Verlaine, lui aussi, à la fin, se saoulant toute la journée, il devait estimer avoir raté sa vie, et de fait il l’avait ratée, comme Baudelaire, comme Nerval, comme Rimbaud, sans doute comme Racine, comme Corneille, comme Ovide, peut-être même comme Moïse et comme Jésus, que sais-je, mais enfin on rate tous notre vie, on se souvient de quelques grands noms qui ont laissé une œuvre, mais en vérité laisser une œuvre est pure vanité, on rate sa vie et c’est tout, je ne vois donc pas, dit-il en regardant fixement le jeune infirmier qui le regardait tout aussi intensément, mais pour des raisons radicalement différentes, je ne vois donc pas pourquoi vous m’emmenez, je suis probablement fou, mais certainement pas dangereux, et mis à part le fait que je parle seul, je n’ai pas de « problème mental », si tant est que cette expression ait un sens, et elle n’en a pas, tout le monde a des problèmes mentaux, donc personne n’en a, tout le monde pète les plombs parce que c’est le monde qui pète sans cesse les plombs, je ne résiste pas, vous le voyez, parce que j’ai toujours eu très envie de discuter avec un psychiatre, mais n’en ai jamais eu l’occasion, j’ai toujours rêvé d’expliquer à un psychiatre pourquoi son travail n’a aucun sens, j’ai lu L’Anti-Œdipe dans ma jeunesse et j’ai tiré un trait définitif sur la notion de « santé mentale », j’aimerais discuter de Deleuze et Guattari avec un psychiatre, aurais-je l’occasion de parler à un psychiatre (l’infirmier acquiesça), ah, c’est formidable, il s’étendit sur la banquette arrière, penchant sa tête sur l’épaule du jeune infirmier, visiblement décontenancé, vous avez bien fait de venir me chercher, après mon cours, j’avais prévu de me jeter du haut de la Sorbonne, à la place je vais pouvoir discuter de L’Anti-Œdipe avec un psychiatre, c’est formidable, je n’ai peut-être pas tant raté ma vie que ça finalement.
Une réflexion sur “Le Professeur (3)”