Écologie et morale

Leurs adversaires politiques font reproche aux écologistes d’avoir des postures moralisatrices. L’opinion publique (avec toutes les pincettes qu’on doit prendre avec cette expression), désormais majoritairement convaincue de la centralité des questions écologiques, en particulier du réchauffement climatique, semble sensible à cet argument. On critique ici ou là « l’écologie punitive » (expression libérale) ou les « khmers verts » (expression fasciste –car il faut être con comme un fasciste pour utiliser ce genre d’expression absurde), les méchants veulent toucher à nos voyages en avion, nos voitures et nos barbecues, c’est terrible. Chez les écologistes, cet argument suscite parfois l’embarras : ceux issus du libéralisme ou de l’anarchisme ne voudraient pour rien au monde, du moins en toute conscience, imposer des impératifs moraux, ça sentirait trop l’autorité, le « pouvoir », si tant est que ce mot fourre-tout ait un sens. Mais voilà, quand on plonge dans les sources de la pensée écologique, il y a bien une évidence : l’écologie est née avant tout comme une poursuite et un renouveau de la morale. Le Principe responsabilité de Hans Jonas est un livre de morale avant d’être un livre d’écologie. Günther Anders affirmait vouloir fonder « la morale de l’âge atomique ». L’ironie veut que ces deux anciens élèves de Martin Heidegger se soient détournés de lui (avec, chez Anders, une ironie mordante) pour revenir dans le giron kantien. Emmanuel Kant fondait sa morale sur le précepte : « Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d’une législation universelle. » L’Histoire a voulu que nous soyons entrés réellement, et non plus théoriquement, dans un âge universel : les questions morales écologiques se posent de la même manière à tous parce que nous pouvons tous être détruits par la bombe atomique ou par le désastre climatique. (Pas seulement nous, d’ailleurs, mais aussi tout le vivant non-humain sur Terre.) Hans Jonas formule son impératif ainsi : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre. » Günther Anders, plus sombre, affirme que l’extinction est une certitude, et que l’impératif moral est d’en retarder au maximum l’advenue. Le cœur de toute proposition de pensée ou d’action écologique est donc évidemment moral. Si on touche aux activités consommatrices de CO2 ou nuisibles à la biodiversité, c’est bien parce qu’on a derrière soi un impératif nécessairement universel, où ce qui détruit à petits feux la possibilité d’une vie authentiquement humaine sur Terre doit être abandonné. Quant à l’éternel argument du « à quoi bon ? », qu’on retrouve sous les formulations de type « la consommation de CO2 de la France est résiduelle par rapport à d’autres pays », « changer mes habitudes ne change rien à l’échelle mondiale », ce sont des questions sans pertinence, car la question est celle de l’action bonne. Dans tous les cas où l’action envisagée, si elle était réalisée universellement, entraînerait la fin d’une vie authentiquement humaine sur Terre, elle est mauvaise, critiquable et à éviter. Pour simplifier, dans le langage qu’on apprend aux jeunes enfants : « Si tout le monde faisait ça, que se passerait-il ? » Qu’on me comprenne bien : ce fait n’entre pas dans l’éternel débat entre responsabilité individuelle et macrostructures. Cette question se pose à l’individu, au quartier, à la ville, à l’entreprise, au pays. Chaque groupe capable d’action doit se poser cette question. Voilà tout.

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