« Vie intérieure »

Bernardo Soares n’est pas exactement Fernando Pessoa. Beaucoup de critiques et internautes, pour parler du narrateur du Livre de l’intranquillité, parlent de Fernando Pessoa, oblitérant une dimension du livre. De même, on parle encore de « Marcel » pour le narrateur d’À la recherche du temps perdu, absurdement : Proust a chassé toutes les références à son nom dans les livres publiés, en a simplement laissé deux dans La Prisonnière, non par volonté, mais parce qu’il est mort avant de pouvoir relire les épreuves. L’édition Christian Bourgois de « l’autobiographie sans événements » me paraît très satisfaisante (n’étant pas spécialiste de Pessoa, cet avis … Continuer de lire « Vie intérieure »

Fragments, 12 mai 2026

Je fais quelque chose d’inhabituel : je relis les articles écrits sur le blog. Suis embêté par les coquilles et les répétitions. Je le fais pour reprendre de la matière : à deux reprises, on m’a encouragé à en faire un livre, autour de deux thèmes très différents. ** Deux lectures que j’attendais et commence ces jours-ci : 1° Amine Messal, Erreur sur la marchandise. Critique libérale du libéralisme. Il était temps que quelqu’un s’attelle à démontrer cette évidence : le néolibéralisme est illibéral, viscéralement autoritaire, en opposition complète avec le libéralisme classique, dont il usurpe le nom. 2° Élodie … Continuer de lire Fragments, 12 mai 2026

Fragments, 6 mai 2026

Tu mets les élèves en situation de brevet blanc, ils ont de mauvaises notes. Tu mets un devoir de même difficulté en classe, en disant : « Je ne ramasse les copies que de ceux qui le souhaitent et mets une note bonus, qui ne comptera que si elle fait augmenter la moyenne » : ils ont d’excellentes notes. Psychologie de base, que notre société tend à oublier. ** À chaque fois que je parle de mes lectures, il y a quelqu’un pour me demander comment je fais pour lire autant, parfois en sous-entendant que je survole. Ma réponse est toujours la … Continuer de lire Fragments, 6 mai 2026

Exercices de disparition (1)

Le flot de paroles est incessant. Le flot de pensées est incessant. Le flot d’images, de commentaires, d’informations est incessant. Il y a bien sûr la tentation de tout abandonner. Beaucoup le font. Ils ne le disent pas, ils le font. C’est un acte puéril que de partir en claquant la porte. « J’en ai marre, je me barre de tous ces réseaux ! » La plupart des gens ont disparu des radars sans avoir rien dit. On les a oubliés. On se les rappelle parfois, au détour d’un texte et d’une association d’idées. « Tiens, qu’est devenu ce blog ? Qu’est devenu cet internaute ? » … Continuer de lire Exercices de disparition (1)

Minima Moralia, 10

Les aphorismes 10, 11 et 12 des Minima Moralia fonctionnent ensemble. Il est pertinent de les lire d’une seule traite : le mariage (10), le divorce (11) et l’adultère (12). Le 13e est ensuite radicalement différent, puisqu’il parle de l’intellectuel immigré, revenant sur un thème présent au début de l’œuvre. Comme j’ai commencé à travailler aphorisme par aphorisme, je respecte la séparation opérée par Adorno ; mais, le 11e aphorisme complexifiant le 10e, et proposant en vérité des analyses bien plus satisfaisantes, j’y ferai référence dès ici. Le dixième aphorisme des Minima Moralia traite du mariage. C’est le premier aphorisme avec lequel … Continuer de lire Minima Moralia, 10

Minima Moralia, 9

Le neuvième aphorisme des Minima Moralia est consacré au thème du mensonge. Quand on arrive sur un tel objet philosophique, on pense rapidement à deux grandes thèses opposées : celle de Kant (condamnation totale du mensonge) et celle de Nietzsche (sur l’utilité du mensonge « pour ne pas périr de la vérité »). Adorno n’évoque aucune de ces deux positions. Il se situe dans un autre domaine, évoqué très vite dès le début de l’aphorisme : celui d’une société de « fausseté généralisée ». L’auteur nous situe d’emblée dans l’ère de la post-vérité (là encore, son avance est exceptionnelle ; – nous sommes en 1944) : pas seulement … Continuer de lire Minima Moralia, 9

Minima Moralia, 8

Le huitième aphorisme des Minima Moralia dérangera toute personne qui s’occupe d’affaires intellectuelles, si cette expression n’est pas trop vague ni trop pompeuse. Le propos vise tous ceux qui produisent des écrits : eux, vous, moi, les assis comme les outsiders. Il s’attaque au processus d’avilissement, ou tout au moins d’affaissement, qui guette tout écrivant. Pour plusieurs raisons égrenées dans l’aphorisme, nous avons tendance à rogner sur les exigences, à produire des textes de plus en plus mauvais. Une première raison est le besoin de considération hors des cercles intellectuels : nous voulons un succès auprès du grand public, donc nous … Continuer de lire Minima Moralia, 8

Minima Moralia, 7

Le septième aphorisme des Minima Moralia d’Adorno est plus court que les précédents. On peut y distinguer trois propos d’inégale longueur. L’amorce du paragraphe concerne l’atmosphère pénible du monde intellectuel. Ensuite, le cœur du texte vise à critiquer une idée fausse, venue de cette atmosphère pénible, qui fait que les intellectuels ont tendance à croire que les gens du peuple valent mieux qu’eux. La toute fin contient une pointe envers Aldous Huxley, et plus généralement les penseurs tentés par les mystiques indiennes. L’atmosphère intellectuelle est présupposée comme pénible. Les données du temps d’Adorno sont certes différentes des nôtres (il faudrait … Continuer de lire Minima Moralia, 7