10 octobre 2024, je devrais formaliser un peu plus la forme de ces pages, jusque-là je tenais simplement à arriver au bout de ma page word, en liberation serif taille 12, mais en laissant d’abord une ligne vide, puis une ligne avec la date, puis une nouvelle ligne avant le début du texte, ce qui fait un écart important, que dis-je, béant et angoissant, avec la présentation sur WordPress (quand les textes sont publiés, car ce n’est pas toujours le cas), et je terminais sur la dernière ligne, mais sans me donner de règle fixe, ce pouvait être au début ou à la fin de la ligne, peu importait, mais je songe aujourd’hui je devrais m’astreindre à terminer sur le dernier espace, placer le point final, c’est-à-dire le seul point du texte, sur le dernier espace disponible, celui après quoi une seule lettre amènerait à passer à la page suivante, quel serait le sens de cela ? sans doute aucun, si ce n’est d’être une procédure, un procédé pour entraîner l’écriture, se dire que chaque jour on produira une page dans un cadre absolument pareil, et que cette page sera toujours très différente, seulement avec quelques traits communs peut-être, certains thèmes revenant régulièrement par ici : des réflexions littéraires ou artistiques, en particulier sur la poésie contemporaine (mais moins ces derniers jours, aussi parce qu’on m’a reproché d’en faire un peu trop sur le sujet), l’actualité politique, des questions philosophiques, des anecdotes personnelles, voire quelque chose qui tendrait vers le poème, mais je n’ai pas encore essayé, la peur me prend de déconstruire encore un peu plus, je voudrais creuser la prose jusqu’à arriver à la poésie, et à vrai dire je ne sais plus exactement où se situe la différence entre la prose et la poésie, sans doute plus grand-chose, on appelle poésie ce qui se vend dans les rayons poésie, mais il me faudrait une procédure, un peu comme Lucien Suel avec ses « vers justifiés » (les vers ont une longueur identique sur la page), Pierre Vinclair avec ses « marigots » (1000 caractères, espaces compris), avec cette contraire que la page word a une longueur assez conséquente, mais cela correspond mieux à mes habitudes, à ma tendance à la rêverie, qui fait qu’un sonnet sera toujours trop court pour moi, qu’une ode me paraîtra trop pompeuse, je travaille en parallèle sur une autre forme, car je continue d’écrire des poèmes, cette fois-ci versifiées, mais si je les publie, je les présenterai seulement quand j’en serai plus satisfait, si je le suis jamais, néanmoins cette forme-ci, cette prose d’une page word sans autre point que le final, je souhaiterais appeler cela une laisse, « laisse » est le terme qu’on utilisait pour une strophe de poésie épique au Moyen âge, mais là n’est pas la référence, rien à voir en vérité avec l’épopée ici, si ce n’est peut-être ironiquement, quoique certains universitaires n’hésitent pas à affirmer dans des articles d’un sérieux implacable que leur auteur fétiche mène « une épopée du langage » ou « une épopée spirituelle », mais vraiment, c’est un abus de langage, non, ce que je voudrais, c’est faire signe vers une espèce de « laisser-aller », la parole qui s’entraîne toute seule, les automatismes qui viennent rompre la phrase, tout qui s’entrechoque dans un vaste chaos permis par la page, et aussi l’idée que l’écriture serait comme une laisse qui nous accroche, mais à quoi ? je ne sais plus très bien, je crois que j’allais tenir un propos assez lyrique, alors je vais m’arrêter au seuil en vous laissant rêver à la niaiserie que j’eusse pu écrire, la laisse comme un fil qui courait sur toute la phrase, sur toute la page, pour relier le premier au dernier mot, comme s’il y avait nécessité que l’un dépendît de l’autre, alors qu’une longue phrase a toujours cette manie de bifurquer, on le voit bien quand on étudie en détails Proust, les idées s’entrechoquent déjà dans un grand fatras, le coq-à-l’âne est omniprésent, mais celui qui a réellement systématisé cela, dans le domaine français, c’est Jacques Réda, et, aujourd’hui que je me rends compte, malgré quelques messages sur tel réseau social, que je n’ai pas rendu comme il se doit l’hommage qui eût dû suivre son décès récent, lui dont les vers, mais surtout les proses, ont tant compté pour moi, je pense bien sûr aux Ruines de Paris, mais surtout à un ouvrage moins connu, La Liberté des rues, que j’avais lu dans un moment où je menais moi aussi des expériences « psychogéographiques » (le terme est de Debord, il en présente une méthode dans son Rapport sur la construction de situations, que je vénérais en ce temps-là), et ce livre m’avait enseigné comment arriver à montrer dans une phrase un changement de direction opéré dans la rue, comment on pouvait faire naître un nouveau monde après une virgule, sans que cela parût le moins du monde surprenant ou déroutant, c’était un livre merveilleux, après quoi je découvris Krasznahorkai, qui a un autre sens de la phrase, mais dans une perspective plus rhapsodique, lancinante, mélancolique, alors que Réda est jazz et guilleret, Krasznahorkai qui ne reçoit pas le prix nobel de ce jour, je vais devoir lire Han Kang, j’arrive au bout de la page, voilà.
et je pense laisse de mer.
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