Cette nuit, je me réveille en sursaut, saisi d’une angoisse : le dernier vers de mon dernier « centiers » compte onze syllabes au lieu de dix. L’instant d’après, je cherche à me rassurer : si j’ai ce genre d’angoisse, c’est que c’est devenu sérieux pour moi, la poésie. Ça ne rigole plus. L’instant encore après, je me dis : ce vers se termine par « l’hiver croît », l’ajout d’un syllabe pourrait imiter cette croissance, on pourrait aller jusqu’à dire que c’est le réel qui troue la forme, l’oblige à se plier. Ou alors, la solution toute faite pourrait consister à considérer que le mot « Europe » étant suivi d’une clôture de parenthèse, cela devrait empêcher de prononcer le -e- pourtant placé devant consonne. Je pourrais pousser le vice en écrivant Europ’, et puisqu’il est alors questions des « ruines de l’Europe » (c’est une citation de Heiner Müller, la syncope du vers lui est aussi reprise), l’ellision pourrait accompagner l’aspect dégradé du contenu. C’est formidable, ça, l’instruction khâgneuse : on ne fait plus de fautes de syntaxe, mais des anacoluthes ; on ne fait plus de faute dans le décompte des syllabes, on laisse le réel trouer le texte. Je m’imagine bien il y a douze ans, en hypokhâgne, analysant ce poème, comptant le dernier vers et hurlant au génie. L’instant d’après, je me serais demandé si le génie n’était pas une forme très développée de la bêtise. Bref, il n’y avait aucune raison de se réveiller.
C’est bien tourné que ces mots là ! 🧡🧡
J’aimeAimé par 1 personne
Quand la poésie nous réveille, c’est pour mieux nous rendormir 🙂
J’aimeJ’aime